LE GRAND ENCENSOIR NATIONAL : LE BEURRE, L’ARGENT DU BEURRE ET LE VENDEUR
Il existe désormais en Guinée une discipline politique qui mériterait d’être inscrite aux Jeux olympiques : l’encensement acrobatique du pouvoir. Une discipline qui exige souplesse, équilibre et surtout une remarquable capacité à ne fermer aucune porte.
La dernière démonstration est magnifique. Encenser le président parce qu’il limoge des ministres soupçonnés de corruption, tout en prenant soin de ne pas trop s’éloigner desdits ministres. Autrement dit, manger le beurre, garder l’argent du beurre et, pourquoi pas, domestiquer le vendeur de beurre.
Dans sa tribune « Général Mamadi Doumbouya, des promesses aux actes ! », publiéé chez mosaiqueguinee.com, (*) notre grand prêtre de l’encensoir transforme les limogeages en certificats de vertu présidentielle. Le président devient le chevalier blanc de la lutte contre la corruption.
Mais attention, les ministres écartés ne sont pas des corrompus. Ils sont seulement soupçonnés. La justice doit enquêter. Très bien.
Sauf qu’il y a là un petit miracle logique. Les ministres ne sont pas coupables, mais leur limogeage prouve que le président est vertueux. Voilà une nouvelle science politique. La culpabilité n’est pas établie, mais la sainteté présidentielle, elle, l’est déjà.
C’est tellement élégant qu’on pourrait créer un ministère pour ça. Le ministère de la Canonisation des Limogeages. Un ministre est limogé ? Le président est courageux. Une enquête est ouverte ? Le président est ferme. L’enquête ne donne rien ? Le président respecte la présomption d’innocence. L’enquête confirme les soupçons ? Le président avait encore une fois raison. Dans tous les cas, le président gagne.
Et pendant que l’encens monte vers le palais, une petite main reste discrètement tendue vers les limogés. Car en politique, il faut savoir prévoir. Aujourd’hui, un ministre est dehors. Demain, il peut revenir. Après-demain, il peut être réhabilité. Et les puissants d’hier ont parfois l’étrange habitude de redevenir les puissants de demain.
Alors pourquoi brûler les ponts ? Surtout lorsque circulent des accusations évoquant des sommes pouvant dépasser 400 millions de dollars.
Soyons sérieux, ce montant n’est pas ici présenté comme une culpabilité établie. Une enquête doit faire son travail et la justice doit trancher. Mais enfin, il faudrait être politiquement suicidaire pour jeter définitivement son carnet d’adresses au feu lorsqu’un interlocuteur est présenté comme disposant d’un tel magot.
On ne sait jamais. La justice peut prendre son temps, les gouvernements peuvent changer, les fauteuils peuvent tourner. Les millions, eux, ont paraît-il une étonnante fidélité à leurs propriétaires.
Voilà donc le véritable génie de l’encensoir, applaudir le chef sans condamner ceux qu’il chasse. Une main pour le président, l’autre pour les anciens ministres et surtout, aucune porte définitivement fermée. C’est le pragmatisme à double fond. On pourrait même appeler cela la diplomatie du parapluie. Quand il pleut sur les limogés, on applaudit celui qui tient le parapluie tout en veillant à ne pas perdre l’adresse de ceux qui sont dessous.
Mais ne soyons pas injustes. Oui, un président doit lutter contre la corruption, les enquêtes doivent aller jusqu’au bout et nul ne doit être condamné avant d’être jugé. Un limogeage n’est pas une condamnation, une enquête n’est pas une preuve et un décret présidentiel n’est pas une médaille de sainteté.
La Guinée n’a donc pas besoin d’encens mais de résultats. Elle n’a pas besoin de panégyriques mais de comptes. Elle n’a pas besoin qu’on transforme chaque limogeage en miracle politique mais de savoir où est passé l’argent, combien, par qui, comment et avec quelles preuves. Le reste, c’est de la fumée. Et l’encens, par définition, fait beaucoup de fumée.
Pendant que certains agitent l’encensoir, le citoyen, lui, sort sa calculette. Parce qu’il existe une chose que l’encensoir ne peut pas domestiquer : les chiffres. Eux, ont cette insolence extraordinaire de ne jamais applaudir personne.
Alpha Issagha Diallo
Citoyen sans encensoir, mais suffisamment équipé pour renifler la fumée.
(*) https://mosaiqueguinee.com/2026/08/general-mamadi-doumbouya-des-promesses-aux-actes-mognouma/
