À la Une: l’espace médiatique se rétrécit en Guinée
Frédéric Couteau

« De la mise en demeure au bannissement », constate Ledjely à Conakry. « La HAC, la Haute Autorité de la Communication, a ordonné hier l’interdiction totale et immédiate de diffusion de la chaîne de télévision France 24 “par tout vecteur technique“ : satellite, câble, applications mobiles, sites internet et réseaux sociaux. Une sanction radicale, pointe le site guinéen, sans précédent pour un média international depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya à la magistrature suprême et qui n’est pas tombée sans avertissement : la veille, le régulateur avait d’abord adressé une mise en demeure à la chaîne, avant de durcir le ton faute de réaction jugée satisfaisante. »
« Tout est parti, précise Ledjely, d’une séquence diffusée le 15 septembre, dans laquelle un présentateur de France 24 avait qualifié Mamadi Doumbouya de “président putschiste“.
Dès le lendemain, la HAC a donc franchi un premier palier : une mise en demeure formelle reprochant à la chaîne l’emploi d’un “qualificatif inapproprié“ pour désigner le chef de l’État. Le régulateur estimait que cette qualification n’avait plus lieu d’être depuis l’élection présidentielle du 28 décembre 2025 et la prestation de serment du président guinéen, et exigeait des rectifications éditoriales sous peine de sanctions. C’est cette étape intermédiaire qui change toute la donne dès le lendemain, pointe encore Ledjely. La HAC affirme alors que France 24 a opposé un “refus manifeste, délibéré et caractérisé“ d’appliquer cette mise en demeure et de cesser l’usage des termes incriminés. »
Pour sa part, France 24 affirme avoir présenté des excuses le jour même de la mise en demeure. Cette réaction n’a toutefois pas empêché la HAC de prononcer l’interdiction de la chaîne le lendemain.
« La légitimité de la Guinée ne se commente depuis un plateau parisien »
À lire sur le site Média Guinée, ce commentaire de Lansana Diawara, responsable d’un organisme public d’aide sociale : « que France 24 comprenne bien une chose : la légitimité de la Guinée ne se commente pas depuis un plateau parisien, affirme-t-il. Nous sommes une nation souveraine avec un peuple libre et un président élu. Vous pouvez être en désaccord avec nos institutions, mais le désaccord ne doit pas être désagréable. Le respect que nous exigeons, ce n’est pas pour un seul homme, c’est pour le choix souverain de plus de 17 millions et demi de Guinéens. » Et Lansana Diawara conclut ainsi : « l’Afrique a ses valeurs. La Guinée a ses modèles. Et notre modèle aujourd’hui, c’est le général Mamadi Doumbouya. »
Jeune Afrique aussi…
« En Guinée, un mot de trop fait basculer France 24 dans l’interdit », relève pour sa part le site Afrik.com. Afrik.com qui relève que cette « décision visant France 24 intervient au lendemain d’une autre mesure prise par la HAC. L’autorité guinéenne avait annoncé le retrait immédiat de l’accréditation journalistique de Mamadou Diawo Barry, correspondant de Jeune Afrique. » Officiellement pour « manquements professionnels », sans préciser les articles incriminés.
Jeune Afrique qui a réagi hier en estimant que cette éviction « ne reposait sur aucune imputation précise susceptible d’étayer les accusations, aussi vagues que graves, censées la justifier. » Le média panafricain « demande donc à la HAC, laquelle se dit attachée “à la liberté de la presse et au pluralisme médiatique“, de reconsidérer une décision arbitraire qui n’honore pas les principes de cette institution. »
Les médias privés guinéens aussi…
Outre les médias internationaux, certains médias guinéens ont également subi les foudres de la HAC ces dernières années. C’est ce que rappelle le site All Africa : « En décembre 2023, la HAC avait demandé à Canal+ de suspendre la diffusion de plusieurs médias privés guinéens. Djoma TV et Djoma FM avaient été concernés par une première décision, avant que des contenus d’Evasion TV et d’Espace TV ne soient à leur tour retirés du bouquet quelques jours plus tard. »
« La situation s’est durcie l’année suivante, pointe encore All Africa. Les autorités guinéennes ont retiré les agréments de plusieurs médias privés, dont Espace FM, Espace TV, Sweet FM, Djoma FM, Djoma TV et FIM FM. Selon le ministère de l’Information et de la Communication, ces décisions étaient liées au “non-respect“ des cahiers des charges et aux obligations imposées aux médias en matière de traitement de l’information. »
Enfin, ce rappel, à lire notamment dans Le Monde Afrique : « Depuis l’arrivée au pouvoir du général Doumbouya en Guinée, relève le journal, les principaux partis politiques ont été dissous, les manifestations, interdites, sont réprimées et de nombreux dissidents ont été arrêtés, condamnés, poussés à l’exil ou sont portés disparus. Ces dernières années, l’accès à Internet et aux réseaux sociaux a été restreint à plusieurs reprises. »
