Contre La sansure

Babila KEITA: Dix mois sans mon père : une lettre aux autorités guinéennes et à la conscience du monde

0

Elhadj Adama Keïta, 76 ans, a été enlevé et reste porté disparu depuis le 29 septembre 2025. Son fils Mamoudou Babila KEITA, journaliste, s’adresse aujourd’hui directement aux autorités guinéennes et à l’opinion internationale._

Peuple de Guinée, chers compatriotes de la Guinée et de la diaspora,

En ce 29 juillet 2026, cela fait 10 mois que mon père, Elhadj Adama Keïta, 76 ans aujourd’hui, a été enlevé et a disparu. Après m’être adressé aux sages, aux notabilités et aux religieux, je m’adresse aujourd’hui directement aux autorités guinéennes, à tous ceux qui, détenant une parcelle d’autorité, qui savent ce qu’il est advenu de lui, ou y ont participé, directement ou indirectement.

Je ne vous écris ni par haine, ni par esprit de vengeance, mais par devoir de fils. Depuis 10 mois, des familles entières, à N’zérékoré, Kankan, Conakry, Kouroussa et Babila, se réveillent chaque matin avec la même question : où est notre père et grand-père, un vieil homme de 76 ans ?

Il n’est ni criminel, ni homme politique, ni militaire. Il est un père, un grand-père, un homme de foi qui a consacré sa vie à sa famille et à sa communauté. Son seul tort est d’être le père d’un journaliste qui dérange.

Oui, je suis journaliste. J’ai enquêté sur la gouvernance de notre pays, dénoncé des dérives et des violations des droits humains. Si l’État estime que j’ai violé la loi, il existe des tribunaux, des magistrats, des procédures. C’est cela, un État de droit. Mais arrêter un père pour atteindre son fils n’est ni un acte de justice, ni un acte de courage, c’est transformer un vieillard en moyen de pression, et cela ne grandit personne.

Je voudrais vous parler non à travers vos fonctions, mais comme des êtres humains. Car derrière chaque uniforme se trouve un fils, et derrière chaque fils, le souvenir d’un père. Fermez les yeux un instant. Imaginez que l’on vienne chercher votre propre père avant l’aube, et qu’il disparaisse pendant 10 mois sans que vous sachiez s’il mange, s’il dort, s’il est vivant. Imaginez vos enfants vous demandant chaque jour : « Grand-père est où ? » Le trouveriez-vous juste, alors qu’il n’est poursuivi pour aucune infraction ?

Nos traditions africaines nous ont appris que les anciens sont sacrés, et que la bénédiction d’un père vaut plus que toutes les richesses du monde. Humilier un vieillard injustement dépasse une seule famille : cela atteint l’honneur et la crédibilité de la République elle-même et les autorités qui l’incarnent.

Vous êtes arrivés au pouvoir en parlant de justice, d’État de droit, de refondation, de paix et de cohésion sociale. Ces mots ont suscité l’espérance de nombreux guinéens. Mais ils ne peuvent rester de simples discours, car aucune justice ne peut coexister avec la disparition d’un père innocent, et aucune paix durable ne peut naître d’une injustice qui brise des vies.

En tant que croyant, je le dis aussi avec le langage de la foi : nous pouvons tromper les hommes, mais personne ne trompe Dieu. Nous sommes tous nés de rien, destinés à la poussière. Le jour de la mort, aucun grade, aucune fonction, aucune arme, aucune fortune, aucun proche ne nous protégera. Seuls nos actes nous accompagneront. Il n’est jamais trop tard pour choisir l’humanité plutôt que la cruauté, le droit plutôt que l’arbitraire.

Je ne demande aucun privilège. Je demande qu’un vieil homme sans offense et sans défense retrouve sa liberté, qu’un père retrouve sa famille, que l’injustice cesse pour que règne la paix durable.

Quant à moi, je n’abandonnerai jamais. Aussi longtemps que Dieu me prêtera le souffle de vie et la santé, je poursuivrai, par les voies du droit et de la vérité, toutes les démarches nécessaires pour que la lumière soit faite sur le sort de mon père. Parce qu’un fils ne renonce jamais à son père, et parce qu’aucun pouvoir n’est éternel.

À tous ceux qui savent, à ceux qui ont participé, à ceux qui peuvent encore agir : il n’est jamais trop tard pour accomplir ce qui est juste. Libérez mon père. Rendez-lui sa dignité. Rendez-le à sa famille.

*Ce texte fait suite à un manifeste plus complet sur la situation de mon père, Elhadj Adama Keïta, joint à cette lettre.*

Mamoudou Babila KEÏTA
Journaliste d’investigation en exil.
Fils d’Elhadj Adama KEÏTA, commerçant, âgé de 76 ans, enlevé le 29 septembre 2025 à N’zérékoré au sud de la Guinée.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?