Contre La sansure

COUPABLE : LA GUINÉE JUGÉE, LA HONTE ACQUISE, LE SIMANDOU IMPUISSANT

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Il aura donc fallu une juridiction supranationale, des juges étrangers, un prétoire lointain et la patiente obstination d’un homme seul pour que soit dit, noir sur blanc, ce que tout le monde savait déjà. La République de Guinée a bafoué les droits de l’un de ses fils.

La Cour de Justice de la CEDEAO a rendu son arrêt ce 25 juin 2026. L’État guinéen est coupable d’avoir muselé, entravé et, avec toute la morgue que confère l’impunité, transformé la liberté d’un citoyen en variable d’ajustement politique. Que les autorités de Conakry appliquent ou non cette décision, là n’est plus l’essentiel. Car quelque chose d’irréversible vient de se produire. La vérité a été officiellement déposée dans les archives de l’histoire.

Imaginez un instant la scène dans sa nudité. D’un côté, un appareil d’État dans toute sa magnificence, ses geôliers, ses procureurs, ses ministres, ses décrets solennellement tamponnés, toute cette machinerie que l’on appelle pompeusement la puissance publique. De l’autre, un homme. Un seul. Mamadou Aliou Bah, sans armée, sans milice, sans autre arme que le droit. Et c’est l’homme seul qui gagne. Non par la force ou la ruse, mais par la seule vertu de la justice, ce concept visiblement étranger aux gouvernants qui l’ont jeté en cellule. Il y a dans cette victoire-là une beauté morale qui dépasse infiniment la cause individuelle. Elle rappelle que le droit, quand il fonctionne, même imparfaitement, même lentement, même à des milliers de kilomètres de Conakry, reste la plus redoutable des résistances.

Revenons à cette condamnation financière, qui mérite qu’on s’y attarde. Un franc CFA. Un seul. La Guinée, ce pays dont le sous-sol recèle des milliards en bauxite, en fer, en or, en tout ce que la terre peut offrir de plus précieux à ceux qui savent l’extraire, cette Guinée-là a été condamnée à verser un franc CFA symbolique à celui dont elle a piétiné les droits. On voudrait rire, si ce n’était si grave. Car ce franc unique n’est pas une humiliation mineure, c’est la sentence morale dans toute sa nudité.

La Cour ne cherchait pas à enrichir la victime, elle cherchait à établir la vérité. Et la vérité tient en un seul mot que le droit vient de graver dans le marbre : TORT. L’État guinéen avait tort d’emprisonner, de museler, de faire de la liberté d’un homme un instrument de représailles. Un franc CFA pour solde de tout compte, pendant que les richesses du pays continuent de partir en fumée et en dividendes vers des horizons que les citoyens ordinaires ne verront jamais. Il y a là une ironie que seule l’Afrique sait produire avec une telle constance.

Siege de la Cour de Justice de la CEDEAO dans la capitale nigerianne, Abuja.

 

Les autorités de Conakry pourraient, demain, décider d’ignorer cet arrêt. Ce ne serait pas la première fois qu’un État membre de la CEDEAO traite les décisions de sa propre juridiction communautaire comme on traite une invitation importune, avec un haussement d’épaules et un silence poli. L’histoire du droit africain est pavée de ces mépris-là. Mais voilà elles ne pourront jamais faire effacer l’arrêt. Ce texte existe et il circulera. Il sera cité par les avocats, brandi par les militants, enseigné dans les facultés de droit, invoqué par chaque futur détenu arbitraire qui cherchera dans la jurisprudence un ancêtre à sa cause. Il entre désormais dans ce patrimoine civique invisible mais tenace, cette accumulation silencieuse de textes, de décisions, de résistances légales qui, sur le long arc de l’histoire, finissent toujours par avoir raison des pouvoirs les plus arrogants. La Guinée a eu tort devant l’Afrique. Et ça, aucun décret présidentiel, aucun communiqué de la junte, aucune conférence de presse aux accents martiaux ne pourra l’effacer.

Il reste, au fond de tout cela, un homme. Un homme qui a choisi de ne pas se taire, et qui en a payé le prix. Dans un pays où le silence est souvent la condition de survie, ceux qui parlent malgré tout méritent mieux qu’un franc symbolique. Ils méritent que leur courage soit nommé pour ce qu’il est : un acte de résistance civique, une dette que la société tout entière contracte envers eux. Mamadou Aliou Bah a gagné. Pas seulement pour lui, mais tous ceux qui, demain, oseront à leur tour.

Alpha Issagha Diallo

Observateur des miracles judiciaires en zone tropicale

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