DAR-ES-SALAM : UNE TRAGÉDIE HUMAINE QUI INTERPELLE L’ÉTAT ET LA CONSCIENCE DE TOUS
Il y a des nuits qui ne devraient jamais exister. Celle du samedi 22 au dimanche 23 août l’a prouvé une fois de plus à Dar-Es-Salam, dans la commune de Gbessia, quand la décharge s’est effondrée sur des maisons endormies. Le bilan, encore provisoire, est passé de 14 à 20 morts selon la Protection civile, et il continuera sans doute d’augmenter tant que les secours fouillent les décombres à la recherche de ceux qu’on n’a pas encore retrouvés. Des dizaines de blessés ont été transportés à Donka. Et pendant ce temps, une mère pleure ses cinq enfants, emportés en quelques secondes par une montagne d’ordures qu’elle voyait grandir depuis des années sous ses fenêtres.
Je ne peux pas écrire sur ce drame comme s’il s’agissait d’un accident isolé, d’un coup du sort. Ce serait mentir. Ce site a déjà tué en 2017, puis en 2019. Trois fois en moins de dix ans, la même décharge, les mêmes ruines, les mêmes cercueils. À chaque fois, les autorités se déplacent, présentent leurs condoléances, promettent que cela ne se reproduira plus. Et à chaque fois, on attend la pluie suivante pour vérifier si la promesse tenait. Cette fois, la fermeture du site était même annoncée pour ce dimanche-là. Elle est arrivée un jour trop tard.
Alors oui, disons-le sans détour : la responsabilité première revient à l’État. On ne laisse pas une montagne de déchets grandir à quelques mètres d’habitations, dans une ville qui reçoit chaque année des pluies capables de faire céder n’importe quel terrain instable. On ne gère pas l’urbanisme et l’assainissement d’une capitale au rythme des catastrophes. Des habitants avaient alerté, encore récemment, des ministres reçus au palais leur avaient promis une clôture imminente du site. La terre, elle, n’a pas attendu la signature du décret. Un État qui se respecte anticipe le danger, il ne le commémore pas après coup. Il reloge les familles vulnérables avant que leurs maisons ne deviennent des tombes, il investit dans une vraie gestion des déchets, il tient ses promesses avant que le sol ne les rende caduques. Et depuis 2017, les victimes attendent toujours une reconnaissance officielle qui n’est jamais venue. Ce silence-là aussi a un coût, et ce coût, on vient encore de le payer en vies humaines.
Mais l’honnêteté m’oblige à aller plus loin, même si c’est inconfortable. La misère pousse des familles entières à s’installer là où personne ne devrait vivre, au pied même d’une décharge, sur des terrains que le simple bon sens devrait écarter. Ce n’est pas un jugement, c’est un constat : quand on n’a pas le choix, on prend le seul terrain disponible, même s’il est dangereux. Le manque d’information sur les risques, l’absence d’alternatives économiques, une forme de fatalisme qui s’installe avec le temps, tout cela joue un rôle. Cela n’excuse en rien la négligence de l’État, mais cela nous engage aussi, en tant que société, à sensibiliser, à éduquer, à accompagner les plus démunis vers des lieux où ils pourront enfin vivre sans craindre que la terre ne s’effondre sur leurs enfants. Un pays avance sur deux jambes : un État qui protège et un peuple conscient des dangers qui le guettent. L’un sans l’autre, on continuera d’enterrer les mêmes drames sous des noms différents.
Dar-Es-Salam signifie « demeure de la paix » en arabe. Il serait temps que ce lieu porte enfin son nom, qu’il cesse d’être une fosse commune programmée pour redevenir un endroit où l’on vit, tout simplement. Aux familles qui enterrent aujourd’hui leurs enfants, leurs parents, leurs proches, je ne peux offrir que ma compassion la plus sincère, mais je sais que la compassion seule ne suffit jamais. Elles ont droit à la vérité, à la justice, et à ce que ce chapitre ne se rouvre plus jamais de la même façon.
Puisse Allah, dans Son infinie miséricorde, accueillir dans Sa grâce les âmes qui nous ont quittés cette nuit-là à Dar-Es-Salam, leur pardonner leurs fautes, illuminer leurs tombes et leur accorder une demeure meilleure que celle qu’elles viennent de perdre. Puisse-t-Il apaiser les cœurs meurtris de ces mères, de ces pères et de toutes les familles endeuillées, leur donner la force de traverser cette épreuve qui semble impossible à surmonter et faire en sorte que leur douleur ne reste jamais sans réponse. Puisse Allah, dans Sa sagesse infinie, éclairer ceux qui nous gouvernent, leur accorder la lucidité, le courage et le sens des responsabilités nécessaires pour agir avant que survienne le drame plutôt que de se limiter à parler après, et leur rappeler que chaque vie guinéenne est sacrée et mérite d’être protégée avec dignité. Puisse-t-Il également éveiller la conscience de notre peuple, renforcer notre solidarité, protéger les plus vulnérables parmi nous et faire de la Guinée une terre où plus jamais une famille n’aura à craindre que le sol se referme sur elle pendant son sommeil. Puisse Allah protéger notre peuple, préserver nos enfants, guider nos dirigeants et nous accorder à tous davantage de sagesse, de responsabilité et d’humanité afin que la mort de ces innocents ne soit pas vaine, mais qu’elle nous pousse à bâtir une société plus juste, plus prévoyante et plus protectrice. AAMIINE YA ALLAH
