Contre La sansure

Guinée : les prisonniers politiques, ces oubliés de la mémoire collective.

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Alors que des journalistes, militants et opposants croupissent dans les prisons ou demeurent portés disparus, une inquiétante indifférence semble gagner une partie de l’opinion publique guinéenne. Entre oubli, résignation et déni, la question des prisonniers politiques révèle les profondes fractures d’une société qui peine à tirer les leçons de son histoire.

La Guinée donne parfois l’image d’un peuple atteint d’une étrange amnésie collective. Comme frappée d’un mal qui efface progressivement les souvenirs douloureux de son histoire récente, la société semble oublier les nombreuses injustices, les violences d’État et les violations des droits humains qui ont marqué le pays depuis l’indépendance en 1958.

Cette perte de mémoire collective se manifeste notamment dans la manière dont sont traitées les victimes de l’arbitraire. Les martyrs tombés sous les balles, les citoyens injustement emprisonnés ou portés disparus disparaissent peu à peu du débat public, tandis que ceux qui incarnent les dérives du pouvoir continuent souvent de bénéficier d’une étonnante indulgence.

Aujourd’hui encore, plusieurs figures de la société civile, du journalisme et de l’opposition politique se trouvent privées de liberté ou portées disparues. Parmi elles figurent le journaliste Habib Marouane Camara, les activistes Foniké Mengué Sylla et Billo Bah, l’opposant Aliou Bah, Néné Ousmane Diallo ainsi que d’autres citoyens dont les noms sont parfois moins connus du grand public.

Cette situation s’inscrit dans un contexte où de nombreux observateurs dénoncent depuis plusieurs années un rétrécissement de l’espace civique et des libertés fondamentales en Guinée. Depuis 2021, plusieurs militants, responsables politiques, défenseurs des droits humains, syndicalistes, artistes, journalistes et blogueurs ont été poursuivis ou condamnés dans des affaires liées à l’expression de leurs opinions.

Pour beaucoup de leurs soutiens, ces arrestations participent d’une stratégie visant à réduire au silence les voix critiques. Au-delà de l’emprisonnement lui-même, ils dénoncent une autre forme de sanction : l’oubli.

Car lorsqu’un détenu politique disparaît progressivement des conversations publiques, lorsque son nom cesse d’être prononcé, lorsque sa situation ne suscite plus l’indignation, le risque est grand qu’il devienne invisible aux yeux de la nation.

Pendant ce temps, l’attention collective semble déjà se tourner vers les prochaines échéances politiques et électorales. Les calculs de demain prennent parfois le pas sur les injustices d’aujourd’hui.

Pourtant, derrière chaque prisonnier politique se trouve un destin suspendu, une famille dans l’attente, une liberté confisquée. Oublier ces hommes et ces femmes reviendrait à accepter que l’arbitraire puisse s’installer durablement dans le paysage politique guinéen.

C’est pourquoi leurs soutiens appellent à maintenir vivante la mémoire de ceux qui sont détenus ou portés disparus. Faire connaître leurs noms, partager leurs portraits, évoquer leur situation sur les réseaux sociaux ou dans l’espace public constitue, selon eux, un acte de solidarité mais aussi de résistance citoyenne.

Car l’enjeu dépasse les cas individuels. Il concerne la capacité d’une société à défendre la justice, l’État de droit et les libertés fondamentales.

L’histoire enseigne que lorsqu’un peuple cesse de se souvenir de ses prisonniers, il risque de banaliser l’injustice. Et lorsqu’une injustice est tolérée aujourd’hui, nul ne peut garantir qu’elle n’atteindra pas d’autres citoyens demain.

Refuser l’oubli, c’est donc refuser que l’arbitraire devienne la norme. C’est rappeler que la liberté et la dignité ne peuvent être sélectives. Et c’est affirmer que la mémoire demeure l’une des armes les plus puissantes contre l’injustice.

Par Aïssatou Chérif Baldé

Source: https://african-panorama.com/2026/05/29

 

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