Contre La sansure

GUINEE : UNE PRESSE ENCHAINEE QUI CELEBRE SES CHAINES

0

Il faut un certain talent pour célébrer la liberté de la presse au moment même où elle s’effondre. Un talent rare, presque artistique, celui de transformer une chute en triomphe, un recul en progrès, un silence en applaudissement. Car enfin, comment comprendre qu’un pays qui passe de la 78e place en 2024 à la 103e en 2025 puis à la 111e en 2026 dans le classement de Reporters Sans Frontières trouve encore des voix pour distribuer des satisfécits et tresser des couronnes au pouvoir incarné par Mamadi Doumbouya ? Ce n’est plus de la communication, c’est de la prestidigitation. On détourne le regard pendant que la réalité disparaît.

Pendant que la Guinée recule, d’autres pays, eux, avancent. Et pas n’importe lesquels. Des États qui ont connu la brutalité, la censure, la peur institutionnalisée. Le Chili, qui a traversé les ténèbres d’Augusto Pinochet, est aujourd’hui mieux classé. Le Paraguay, marqué par des décennies de dictature sous Alfredo Stroessner, a su tourner la page. Le Libéria, dévasté par la guerre et le règne de Charles Taylor, reconstruit aujourd’hui une presse plus crédible. Le Malawi, autrefois verrouillé par Hastings Banda, avance désormais avec plus de liberté.

Et que dire de l’Angola, longtemps figé sous un régime autoritaire post-guerre civile, dominé par le MPLA, et pourtant classé 109e, donc devant la Guinée ? Du Mozambique, lui aussi marqué par une guerre civile et une domination politique forte, mais aujourd’hui mieux positionné ? Ou encore de la Serbie, héritière du régime de Slobodan Milosevic, classée 104e, devant nous ? Et de la Bosnie-Herzégovine, ravagée par une guerre d’une violence extrême dans les années 90, aujourd’hui 90e, avec une presse plus libre que celle de la Guinée ? Tous ont connu l’effondrement, tous ont connu la peur, mais eux ont choisi d’en sortir. Nous, nous semblons nous y installer.

Car le vrai drame n’est pas seulement dans les chiffres, il est dans les consciences. Une presse qui applaudit quand elle devrait questionner, qui remercie quand elle devrait enquêter, qui salue quand elle devrait dénoncer. Une presse prise à la gorge par la précarité, tenue en laisse par les pressions, anesthésiée par l’autocensure, et parfois, il faut bien le dire, séduite par les miettes du pouvoir. On ne célèbre pas la liberté de la presse quand on dépend de celui qu’on est censé contrôler. On ne protège pas la démocratie en confondant information et communication.

Mais au-delà des mots, il y a les absences. Il y a ce silence lourd, épais, insoutenable. Comment parler de liberté de la presse sans prononcer le nom de Habib Marouane Camara ? Kidnappé, porté disparu et évaporé dans un pays où l’on prétend honorer les journalistes. Comment ne pas penser à Mamoudou Babila Keïta, qui paie le prix de son indépendance d’esprit, pendant que son père, un vieil homme de plus de 75 ans, est lui aussi arraché à la vie publique, englouti dans le même trou noir ? Voilà la réalité. Voilà le prix de la parole libre en Guinée. Pas des trophées, pas des cérémonies, mais des disparitions.

Alors oui, on pourrait poser des questions. Des questions simples, presque naïves. Peut-on parler de liberté quand des journalistes disparaissent ? Peut-on parler de progrès quand les indicateurs s’effondrent ? Peut-on célébrer ce qui, manifestement, se délite ? Mais à quoi bon poser ces questions ici ? Elles trouveraient sans doute des réponses lumineuses, rassurantes, parfaitement calibrées ailleurs.

Laissons donc le soin d’y répondre à Boubacar Yacine Diallo, président de la Haute Autorité de la Communication. Lui saura expliquer, avec le sérieux qu’on lui connaît, comment une presse qui recule est en réalité une presse qui avance, comment des disparitions deviennent des détails, et comment le silence peut être interprété comme une preuve éclatante de liberté.

Nous, nous continuerons simplement à regarder la réalité en face.

Alpha Issagha Diallo
Plume insoumise, fidèle à la vérité

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?