Inondations: l’État peut-il encore prétendre maîtriser le problème ? Par Félix NZALE
Des pluies torrentielles, avec des cumuls dépassant 100 millimètres, ont provoqué des inondations dramatiques à Dakar, Matam et d’autres localités, entraînant des pertes humaines et des familles sinistrées, tout en mettant une nouvelle fois en lumière l’incapacité de l’État à anticiper ces catastrophes.
Des morts, des familles sinistrées, des routes impraticables, des maisons envahies par les eaux et, une fois encore, l’État qui se réunit en urgence. Depuis vendredi, les fortes pluies qui frappent plusieurs régions du Sénégal ont rappelé une vérité devenue presque banale : chaque hivernage transforme une partie du pays en zone de catastrophe, tandis que les pouvoirs publics donnent l’impression de découvrir le problème au moment où l’eau atteint les maisons.
Le ministère de l’Intérieur a confirmé des pertes en vies humaines, des blessés et d’importants dégâts à Dakar, Matam et dans d’autres localités, après des cumuls pluviométriques dépassant parfois 100 millimètres. Le bilan officiel reste évolutif et n’avait pas encore été chiffré précisément dans sa première communication. Les médias faisaient cependant état de plusieurs décès depuis vendredi, notamment à Dakar, Kaolack, Touba et Matam.
Derrière ces chiffres, il y a des familles. Une jeune mère et son enfant de quatre ans ont notamment perdu la vie aux Parcelles Assainies après l’affaissement d’un mur dans un contexte d’inondation. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont deux vies que la République ne peut pas simplement comptabiliser avant de passer à autre chose.
Attendre la catastrophe pour agir
Le spectacle est désormais connu. La pluie tombe. Les quartiers sont submergés. Les populations appellent au secours. Les réseaux sociaux se remplissent de vidéos montrant des rues transformées en torrents. Les véhicules sont immobilisés. Des maisons deviennent inhabitables. Des bâtiments fragilisés menacent de s’effondrer. Puis vient la réaction institutionnelle : communiqué, mobilisation des sapeurs-pompiers, réunion de crise, promesses d’évaluation des dégâts et appels à la vigilance.
Cette mécanique est devenue profondément préoccupante. Le problème du Sénégal n’est plus seulement l’existence des inondations. Le véritable problème est l’incapacité persistante à transformer l’expérience accumulée des précédents hivernages en politique publique durable. Car personne ne peut sérieusement prétendre découvrir aujourd’hui que certaines zones de Dakar et d’autres régions sont vulnérables aux fortes pluies. Personne ne peut ignorer les points bas, les bassins versants, les zones d’écoulement naturel, les quartiers construits dans des secteurs exposés ou encore l’insuffisance chronique de certains réseaux d’évacuation.
Et, surtout, personne ne peut dire que l’État n’avait pas été prévenu. Les décisions existent. Leur application, beaucoup moins. C’est probablement là que se situe l’une des plus grandes faillites de la politique sénégalaise de lutte contre les inondations.
Le 3 juillet 2026, soit plusieurs mois avant les pluies meurtrières de ce week-end, le gouvernement avait tenu un conseil interministériel consacré précisément à la prévention et à la gestion des inondations. Les décisions annoncées étaient nombreuses. Entre autres, accélération des travaux d’assainissement ; curage des réseaux de drainage ; renforcement des moyens de pompage ; prévention des risques d’électrocution ; interdiction de l’occupation des zones exposées ; contrôle des lotissements ; protection des voies d’eau naturelles ; évacuation des bâtiments menaçant ruine ; amélioration de la surveillance météorologique et renforcement de la résilience urbaine. Autrement dit : le diagnostic est posé, les mesures sont connues, les administrations sont identifiées et les responsabilités sont distribuées. Alors pourquoi, trois mois plus tard, suffit-il de fortes pluies pour que le pays replonge dans le même scénario ?
C’est précisément à cette question que l’État doit répondre. Pas avec un nouveau communiqué. Pas uniquement avec une réunion de crise. Mais avec un bilan public, précis et documenté de ce qui a réellement été exécuté. Quels réseaux ont été curés ? Quels bassins ont été réhabilités ? Quels ouvrages fonctionnent réellement ? Combien de stations de pompage sont opérationnelles ? Quels quartiers ont fait l’objet d’interventions préventives ? Combien de constructions situées dans des zones dangereuses ont été identifiées ? Quelles décisions d’interdiction de construire ont effectivement été appliquées…
Manque de continuité, de contrôle et de résultats
Le Sénégal ne manque manifestement pas de plans. Il manque de continuité, de contrôle et de résultats. Une politique publique ne peut pas fonctionner au rythme des pluies ; il faut arrêter de présenter chaque épisode pluvieux comme une surprise. Oui, certaines précipitations peuvent être exceptionnelles. Oui, aucune infrastructure ne peut garantir un risque zéro. Oui, le dérèglement climatique augmente la fréquence et l’intensité de certains événements extrêmes. Mais ces réalités ne peuvent pas devenir un alibi politique. Au contraire, elles devraient obliger l’État à être encore plus prévoyant.
Lorsqu’un pays connaît depuis des décennies des inondations récurrentes, la question devient : « Pourquoi les conséquences restent-elles aussi meurtrières et dévastatrices ? »
Une pluie importante est un phénomène naturel. Une population abandonnée dans une zone connue pour être inondable relève, elle, d’un problème de gouvernance. Une route régulièrement submergée n’est pas une fatalité.
Un quartier construit ou maintenu dans une zone manifestement dangereuse n’est pas une fatalité. Un bâtiment fragile qui s’effondre après les pluies n’est pas nécessairement une fatalité. Et lorsque des vies sont perdues alors que les risques étaient connus, la responsabilité publique doit être interrogée.
Le Sénégal ne peut pas se contenter de secourir les victimes. Il faut évidemment saluer le travail des sapeurs-pompiers, des services de secours, des agents territoriaux, des bénévoles et de tous ceux qui interviennent dans l’urgence. Ils sont souvent les premiers à affronter la catastrophe sur le terrain. Mais leur courage ne doit pas servir à masquer les insuffisances de la prévention. Un État sérieux ne mesure pas sa politique d’inondation au nombre de motopompes sorties après la montée des eaux ; il la mesure au nombre de quartiers qui ne sont plus inondés.
Il ne devrait pas être fier d’avoir organisé une évacuation après qu’une famille a perdu son logement ; il devrait pouvoir expliquer pourquoi cette famille n’a pas été exposée en premier lieu. Il ne devrait pas simplement annoncer une réunion de crise lorsque plusieurs personnes sont mortes ; il devrait pouvoir démontrer que les alertes précédentes ont été traduites en actes.
Ce lundi 5 octobre, alors que le bilan humain s’alourdit et que les dégâts se multiplient, le Premier ministre a justement convoqué une réunion d’urgence à la Primature. Cette réunion est nécessaire. Mais elle pose aussi une question embarrassante : pourquoi faut-il attendre que les eaux montent et que les morts se comptent pour que l’urgence devienne réellement institutionnelle ? Bref, le Sénégal n’a pas besoin d’une nouvelle promesse contre les inondations, il a besoin que celles déjà faites deviennent enfin une réalité.
Félix NZALE

