Contre La sansure

Islam et politique : le dilemme du premier imam de Conakry

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Depuis sa nomination comme premier imam de la mosquée Fayçal de Conakry, Elhadj Mamadou Saliou Camara n’avait sans doute jamais été placé dans une situation aussi délicate que celle provoquée par la récente condamnation de Bella Bah.

L’enseignant et activiste avait été arrêté à la suite d’une publication jugée offensante à l’égard du chef religieux. Jusqu’à cette affaire, le premier imam de la mosquée Fayçal de Conakry n’avait jamais été placé aussi directement au cœur d’une procédure judiciaire impliquant une personne accusée de l’avoir offensé.

Il faut donc comprendre son malaise. Comment un responsable religieux, qui prêche le pardon, peut-il rester indifférent au fait qu’un homme se retrouve privé de liberté après avoir tenu des propos offensants à son égard ? Les chefs religieux sont eux-mêmes soumis à une exigence de cohérence : ils peuvent difficilement demander aux fidèles de pardonner tout en refusant eux-mêmes de pardonner. C’est probablement ce qui explique la promptitude avec laquelle Elhadj Mamadou Saliou Camara a réagi en affirmant qu’il pardonnait à son « fils ».

Mais le pardon de l’imam n’a visiblement pas suffi pour convaincre la justice de libérer l’activiste. Elle l’a condamné à six mois dont un ferme. Avec cette condamnation, le chef religieux peut légitimement se retrouver dans une situation inconfortable. Il n’est même pas nécessaire de connaître ses sentiments personnels pour comprendre le poids moral d’une affaire dans laquelle son nom se trouve associé à la privation de liberté d’un citoyen.

Les propos de Bella Bah ont été jugés particulièrement sévères à l’égard d’Elhadj Camara. Mais ce promoteur de talents en Guinée est loin d’être le seul dans cette posture. Les récents propos du cardinal Robert Sarah, qui disait en substance, « Quand on a autorité, ce n’est pas pour écraser les gens, c’est pour les grandir », avaient suscité beaucoup de commentaires. Unanimement positifs. Le prélat est souvent présenté comme « le seul chef religieux guinéen qui dit la vérité ». Dans la foulée, les chefs religieux musulmans et plus particulièrement Elhadj Mamadou Saliou Camara, avaient essuyé de vives critiques sur les réseaux sociaux.

L’objectif de cette réflexion n’est ni de dédouaner l’imam Mamadou Saliou Camara ni de condamner son attitude. Il est plutôt de tenter de comprendre le dilemme auquel il doit être confronté : avec d’un côté, les attentes d’une partie de l’opinion publique ; et de l’autre, une conception religieuse particulière du rapport entre le religieux et le pouvoir politique.

Quand l’opinion publique attend une parole politique

Les chefs religieux sont souvent confrontés à une situation peu confortable. Le pouvoir et l’opposition attendent chacun leur soutien. La moindre déclaration en faveur de l’un provoque une levée de boucliers de l’autre. En 2022, l’imam Mamadou Saliou Camara avait utilisé son influence pour contribuer au report d’une manifestation projetée par la société civile. Des responsables du mouvement avaient accepté de surseoir à leur mobilisation à la suite de son intervention.

Mais le report de la manifestation n’avait pas empêché l’arrestation de plusieurs responsables dudit mouvement. Cet épisode avait indéniablement placé l’imam dans une position délicate. Une partie de l’opinion pouvait légitimement se demander ce qu’il pensait de l’arrestation de ceux qu’il avait contribué à convaincre de renoncer, au moins temporairement, à la rue.

Cette attente de l’opinion publique repose sur une conception particulière du rôle du guide religieux : lorsqu’une injustice est commise, celui qui dispose d’une autorité morale devrait, selon cette conception, prendre publiquement la parole pour la dénoncer. Mais cette attente peut entrer en contradiction avec une autre conception du rôle du religieux, notamment celle que l’on retrouve dans le salafisme quiétiste.

Une conception différente du rapport au pouvoir

Sachant que, selon plusieurs personnes qui connaissent l’imam, celui-ci appartiendrait au courant salafiste, il est utile, pour comprendre sa position, de se pencher sur la conception salafiste quiétiste du rapport au pouvoir. Et c’est ici que le débat devient particulièrement intéressant.

Ceux qui espèrent voir l’imam Mamadou Saliou Camara adopter la posture de certaines grandes figures religieuses engagées dans la contestation politique, comme l’ancien imam malien Mahmoud Dicko, pourraient être déçus.

Il faut toutefois se garder des amalgames. Les parcours, les formations et les contextes nationaux de ces deux personnalités sont différents. Mahmoud Dicko a été formé notamment en Mauritanie et en Arabie saoudite et s’est longtemps réclamé d’une orientation salafiste. Mais son parcours et son environnement religieux malien ont également été marqués par d’autres traditions, notamment le soufisme.

La question est donc moins de savoir à quel courant appartient exactement l’imam Mamadou Saliou Camara que de comprendre quelle conception du rôle du religieux dans la cité peut expliquer sa prudence à l’égard de la contestation politique. S’il s’inscrit effectivement dans une tradition salafiste quiétiste fortement inspirée de la pensée religieuse saoudienne, son attitude devient plus compréhensible.

Dans cette tradition, l’obéissance au dirigeant occupe une place importante. Le principe généralement défendu est que le musulman doit obéir au pouvoir dans ce qui n’est pas une désobéissance à Dieu, même lorsqu’il désapprouve certaines de ses décisions.

Cette conception ne signifie pas que le dirigeant est considéré comme infaillible. Les savants de cette tradition reconnaissent qu’un gouvernant peut commettre des erreurs ou même des injustices. Mais ils établissent une distinction fondamentale entre dénoncer une erreur ou injustice et appeler publiquement à la contestation d’un pouvoir.

Le conseil privé plutôt que la confrontation publique

Le théologien saoudien Abd al-Aziz ibn Baz a longuement défendu l’idée selon laquelle les fautes d’un dirigeant doivent être corrigées par le conseil, de préférence de manière privée, plutôt que par une dénonciation publique susceptible d’alimenter la division et les troubles.

Dans cette perspective, monter en chaire pour exposer publiquement les fautes d’un dirigeant n’est pas considéré comme la meilleure manière de préserver l’ordre social. Le risque, selon ce raisonnement, serait de provoquer la confusion, la division, l’agitation et, à terme, un mal plus grave que celui que l’on cherchait à combattre.

La nuance est importante : cela ne signifie pas qu’un imam doit rester silencieux devant certaines situations. Il peut, par exemple, rappeler publiquement que le mal est proscrit en islam, appeler au respect des droits et condamner les abus, sans pour autant désigner directement un dirigeant ou appeler la population à se mobiliser contre lui.

La différence peut sembler subtile. Elle est pourtant fondamentale.

Dans le premier cas, le religieux se présente comme un gardien de principes moraux. Dans le second, il devient un acteur direct de la confrontation politique.

Cette approche s’étend également aux manifestations et aux grèves politiques. Muhammad ibn Salih al-Uthaymin, autre grande figure du salafisme saoudien, s’était notamment prononcé contre les manifestations politiques, qu’il considérait comme des pratiques susceptibles de provoquer le désordre et la division.

La logique générale est donc relativement claire : le changement doit passer par le conseil, la réforme et la préservation de l’ordre, plutôt que par la mobilisation populaire contre le pouvoir.

Ce que les Guinéens attendent de leur imam
C’est précisément là que se situe le malentendu.

À chaque fois que le cardinal Robert Sarah prend publiquement position sur la situation sociopolitique de la Guinée, une partie de l’opinion attend que l’imam Mamadou Saliou Camara adopte une attitude comparable.

Cette attente est compréhensible. Dans une société où les autorités religieuses disposent d’une forte influence morale, beaucoup de citoyens considèrent que les principaux responsables religieux devraient parler d’une même voix lorsque les libertés publiques, la justice ou la dignité humaine sont en jeu.
Mais cette comparaison entre le cardinal et l’imam atteint rapidement ses limites.

Le cardinal Robert Sarah et l’imam Mamadou Saliou Camara ne sont pas seulement deux chefs religieux appartenant à deux confessions différentes. Ils s’inscrivent également dans deux traditions théologiques, deux histoires institutionnelles et deux conceptions du rapport entre autorité religieuse et pouvoir politique qui ne sont pas identiques.

Il serait donc vain d’attendre nécessairement de l’un le même comportement que de l’autre.

Un paradoxe difficile à résoudre

Une partie de l’opinion publique voudrait voir en l’imam un opposant moral au pouvoir, capable de dénoncer publiquement les abus et de prendre position en faveur des citoyens lorsqu’ils considèrent qu’ils sont victimes d’abus.

Mais si l’imam se reconnaît réellement dans une conception salafiste quiétiste du rapport au pouvoir, son rôle est différent : il doit davantage se comporter comme un conseiller du pouvoir que comme son adversaire public.

C’est toute l’ambiguïté de sa position.

L’opinion publique lui demande une parole publique ; sa tradition religieuse privilégie le conseil privé.

L’opinion publique attend de lui une contestation morale du pouvoir ; sa doctrine lui recommande la préservation de l’ordre.

L’opinion publique voudrait qu’il parle au nom des citoyens ; sa conception du rôle religieux peut l’amener à considérer qu’il doit plutôt parler au pouvoir.

C’est peut-être moins une question de courage ou de faiblesse qu’une question de doctrine. Et c’est précisément pour cette raison que le débat mérite d’aller au-delà de la seule personne de l’imam Mamadou Saliou Camara.

Habib Yembering Diallo.

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