L’affaire Bella Bah, ou la démonstration par l’absurde d’une justice aux ordres
Une publication Facebook. Quelques phrases critiques adressées au premier imam de la grande mosquée de Conakry, Elhadj Mamadou Saliou Camara. Cela a suffi. La machine judiciaire guinéenne s’est mise en branle et a fait ce qu’elle sait faire de mieux depuis quelques années : broyer une voix qui dérangeait.
Abdourahmane Bella Bah, activiste, entrepreneur, ancien boursier, instituteur, fondateur d’école avait simplement osé dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : que certains religieux《s’immiscent dans la vie politique》. Interpellé le 8 août à Conakry, placé sous mandat de dépôt cinq jours plus tard, il s’est retrouvé, selon ses propres mots à la barre,《dans la cage des condamnés》un homme qui n’avait encore jamais été jugé pour quoi que ce soit. C’est ainsi que fonctionne le régime du CNRD : une critique en ligne devient un enlèvement en bonne et due forme, et le silence, une sentence qu’on impose avant même le procès.
C’est dans ce climat-là qu’Ami Bah, l’épouse de l’activiste, a pris la parole. Peu de mots, mais ils disent tout :《Demain, mon mari Bella Bah sera devant le Tribunal de Dixinn. Une journée importante pour lui, pour ses enfants, sa famille et tous ceux qui l’aiment. Nous gardons espoir et remettons cette épreuve entre les mains d’Allah. Vos prières et votre soutien nous accompagnent.》Une femme qui en est réduite à confier son mari au ciel, faute de pouvoir compter sur la terre guinéenne pour lui rendre justice. Il faut s’arrêter un instant sur ce que cela signifie vraiment : quand une épouse n’a plus que la prière à opposer à l’appareil judiciaire de son pays, c’est que cet appareil a cessé depuis longtemps de fonctionner comme une justice. Il fonctionne comme une arme.
Et le plus troublant dans cette affaire, c’est que même la prétendue victime n’en voulait pas. L’imam lui-même a pardonné. Ses avocats l’ont rappelé sans détour devant le tribunal :《L’Imam Elhadj Mamadou Saliou Camara a déclaré devant les enquêteurs qu’il ne porte pas plainte et ne portera pas plainte. Qu’il a pardonné et il demande à la justice de pardonner.》Un homme de foi choisit la clémence. L’État, lui, refuse de l’entendre. Le ministère public s’entête, requiert un an de prison ferme, et justifie cet acharnement d’une phrase qui se passe de commentaire : une condamnation《pourrait servir d’exemple aux autres utilisateurs》des réseaux sociaux. On ne poursuit plus un homme pour une insulte qu’on lui a pardonnée. On fabrique un avertissement, adressé à tous les autres.
Le verdict, tombé ce mercredi 19 août, confirme cette lecture sans besoin d’y ajouter grand-chose. Six mois de prison, dont cinq avec sursis. Quarante millions de francs guinéens d’amende une somme qui n’a aucun rapport avec les moyens d’un instituteur, et qui n’a jamais eu d’autre fonction que de faire mal. Mais c’est la dernière ligne du jugement qui révèle vraiment ce que visait cette procédure : la suppression pure et simple du compte Facebook de Bella Bah. Condamner l’homme ne suffisait pas. Il fallait aussi effacer sa voix, ses années de publications, la trace numérique de tout ce qu’il avait osé dire. On n’est plus dans la sanction. On est dans l’effacement.
Cette affaire ne sort pas de nulle part. Depuis que le CNRD tient le pays, les arrestations arbitraires et les procès expéditifs contre quiconque critique le pouvoir se sont multipliés, et la liste des noms s’allonge sans que personne ne s’en émeuve vraiment ailleurs qu’ici : Foniké Mengué, Mamadou Billo Bah, Aliou Bah, Habib Marouane Camara et maintenant Bella Bah. Ce qui change, dans son cas, c’est la méthode : le régime a compris qu’accuser quelqu’un d’avoir insulté un imam touche une corde sensible, brouille les repères, et permet de faire porter par la religion le poids d’une répression qui n’a rien de religieux. Sauf que cette fois, l’institution religieuse a refusé de jouer ce rôle. L’imam a pardonné. Le pouvoir, lui, s’en est passé. Il a instrumentalisé la foi quand ça l’arrangeait, et l’a ignorée dès qu’elle est devenue gênante.
Au fond, ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas seulement la sévérité d’un jugement contre un homme qui avait déjà reconnu ses torts, exprimé ses regrets, retiré sa publication dès qu’il en avait mesuré la portée. C’est ce contraste, presque insupportable, entre la miséricorde d’un religieux et l’intransigeance d’un État. C’est une femme qui prie pendant qu’un procureur requiert. Un pardon sincère, piétiné par une justice qui ne cherche plus à juger, seulement à faire taire. La prière d’Ami Bah restera, je crois, comme l’image la plus juste de ce moment guinéen : celui où l’on ne peut plus compter que sur Dieu, parce que les hommes ont confisqué la justice.
À Bella Bah, à Ami Bah, à leurs enfants : tenez bon. Ce qu’on vous fait payer, ce n’est pas une faute c’est le courage d’avoir parlé quand tant d’autres se taisent. Qu’Allah vous donne la patience pour traverser cette épreuve, qu’Il protège votre famille et adoucisse ce qui reste à endurer. Et qu’Il vous ouvre, bientôt, les portes d’une liberté entière. Une nation entière garde ton nom en mémoire, Bella.
Abdoul Karim Diallo
《Ce n’est pas la voix qui gouverne l’histoire, mais l’écho qu’elle laisse derrière elle.》
