LE MINISTÈRE DE L’EXIL VOLONTAIRE. Comment être libre… à condition d’accepter de ne plus l’être.
« Cellou Dalein Diallo est libre de rentrer en Guinée. »
Il fallait un Ousmane Gaoual Diallo pour résoudre en une phrase ce que le droit international, les juristes et les politologues débattent depuis des décennies. L’exil n’existerait donc plus. Il suffirait qu’aucun décret n’interdise officiellement à une personne de franchir la frontière pour qu’elle cesse d’être en exil. À partir d’aujourd’hui, les dictionnaires devront être corrigés.
Désormais, on pourra dire à quelqu’un : « Vous êtes parfaitement libre de rentrer. Nous ne vous garantissons ni votre liberté, ni votre sécurité, ni vos droits civiques… mais la porte est ouverte… ». Quelle générosité ! C’est un peu comme inviter quelqu’un à dîner en précisant que le menu dépendra de l’humeur du bourreau.
Le porte-parole ajoute que la justice pourrait simplement « le questionner ». Simplement. Un mot d’une douceur presque poétique.
Dans la Guinée d’aujourd’hui, certains « questionnements » semblent avoir la particularité de durer des mois, voire des années. D’autres disparaissent avec ceux qui étaient censés y répondre. Mais faisons confiance.
Après tout, c’est cette même justice qui a vu le domicile de Cellou Dalein Diallo être exproprié puis démoli alors que la procédure judiciaire n’était pas définitivement achevée. Manifestement, en Guinée, les bulldozers savent parfois lire l’avenir judiciaire avant les magistrats.
Le ministre nous raconte ensuite son expérience personnelle. Lui est rentré, a été arrêté et a assumé. Très bien. Mais depuis quand une autobiographie est-elle devenue une démonstration juridique ? Depuis quand le destin d’un homme constitue-t-il la garantie offerte à tous les autres ? À ce rythme, chacun pourrait inventer sa propre Constitution à partir de son album de souvenirs.
Regardons maintenant les faits. Foniké Menguè, Billo Bah, Habib Marouane Camara et Aliou Bah, pour ne citer que ceux-là. Voilà des noms qui rappellent que le débat sur les libertés publiques ne relève pas de l’imagination. Les familles de Foniké Menguè, Billo Bah et Habib Marouane Camara sont toujours sans nouvelles d’eux depuis leur disparition en 2024. Aliou Bah a été poursuivi et condamné dans une affaire qui continue d’alimenter un important débat sur les libertés publiques et le fonctionnement de la justice.
Le général Sadiba Koulibaly pensait, lui aussi, appartenir à ceux qui s’étaient proclamés sauveurs de la République. Sa famille a finalement assisté à ses obsèques forcées sous une forte présence militaire. Voilà pourquoi certains Guinéens ont appris à distinguer les discours officiels de la réalité.
Mais le plus extraordinaire reste à venir. Ousmane Gaoual affirme qu’aucune disposition légale n’empêche Cellou Dalein Diallo de rentrer. Admettons. Alors une question toute simple. Pourquoi lui avoir refusé son enrôlement sur le registre électoral ?
Comment un citoyen guinéen, ancien Premier ministre, président du plus grand parti politique des deux dernières décennies, candidat aux trois précédentes élections présidentielles, peut-il soudain ne plus remplir les conditions nécessaires pour être reconnu comme électeur dans son propre pays ? À quel moment un Guinéen cesse-t-il d’être suffisamment guinéen pour avoir le droit d’être inscrit sur les listes électorales ?
La citoyenneté ne se mesure pas aux conférences de presse, mais aux droits. Et lorsqu’on retire progressivement ces droits à un citoyen tout en lui expliquant qu’il est parfaitement libre, on ne parle plus de liberté. On parle d’un tour de passe-passe politique.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’aéroport de Conakry est ouvert. Elle est plutôt de savoir si la République, elle-même, l’est encore.
Cellou Dalein Diallo peut-il rentrer ? Probablement. Peut-il rentrer, retrouver une maison qui n’existe plus, récupérer l’ensemble de ses droits civiques, être reconnu comme électeur, exercer librement son activité politique et bénéficier des mêmes garanties que n’importe quel autre citoyen ? C’est cette réponse que les Guinéens attendent.
Pour le moment, remercions Ousmane Gaoual Diallo. Grâce à lui, la Guinée vient d’inventer un concept juridique inédit. L’exil sans frontière. Et peut-être bientôt un autre : La citoyenneté… sans citoyen.
Alpha Issagha Diallo

Conservateur du Musée national des contradictions officielles
Professeur émérite de logique gouvernementale inversée
