Contre La sansure

LE PAUSEUR, LE DISSOUS ET LE FANTÔME QUI RESPIRE ENCORE

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Dans un pays où les métiers disparaissent aussi vite que les promesses politiques, le Pauseur a réussi à inventer une profession nouvelle : gardien bénévole de l’UFDG dissoute.

Depuis six ans, l’ancien slogantier de l’UFDG nous explique qu’il est parti, qu’il a tourné la page et passé à autre chose. Et depuis six ans, il continue de parler de la même chose. C’est un exploit.

Même certains anciens amoureux finissent par oublier leur premier chagrin. Le Pauseur, lui, continue de faire le tour de la maison de son ancienne famille politique avec la régularité d’un agent recenseur. À ce stade, il ne lui manque plus qu’un badge et une lampe torche.

Sa dernière sortie est d’ailleurs fascinante. On croyait lire un texte sur Coronthie, on découvre un communiqué de surveillance politique. On supposait feuilleter un plaidoyer pour Kaloum, on tombe sur un bulletin médical consacré à l’état de santé de l’UFDG. On soupçonnait parcourir un rapport d’urbanisme, on finit dans une séance de spiritisme politique où l’ancien slogantier tente une nouvelle fois de convaincre le public qu’un fantôme est mort.

Car c’est bien là tout le problème. Lorsque quelqu’un répète dix fois qu’un homme politique est fini, la question finit par se poser naturellement. Qui cherche-t-il réellement à convaincre ? L’opinion publique ou lui-même ?

Le plus amusant est ailleurs. Selon la version officielle, l’UFDG est dissoute, Cellou Dalein Diallo est fini. L’affaire est classée. Rideau. Pourtant, chaque fois que le Pauseur prend sa plume, il agit comme un veilleur de nuit chargé de vérifier que le dissous est toujours dissous et que l’exilé est toujours exilé. Quelle étrange mission…

Imaginez un instant un gardien de cimetière qui, chaque matin, retourne vérifier que les morts sont toujours morts. Au bout d’un moment, ce n’est plus le mort qui inquiète. C’est le gardien. L’ancien slogantier semble en effet souffrir d’un trouble politique rare. La peur permanente du retour du disparu.

Il veut tellement nous convaincre que l’UFDG appartient au passé qu’il finit par la ramener lui-même dans toutes les conversations. Il veut tellement effacer Cellou Dalein du débat qu’il lui réserve systématiquement une place au premier rang. Il veut tellement refermer le dossier qu’il refuse obstinément de le lâcher.

À force de combattre un fantôme, il finit par lui redonner une consistance. À force de vouloir l’enterrer, il lui construit un monument. À force de vouloir le faire oublier, il lui assure une publicité gratuite.

L’histoire retiendra peut-être ce paradoxe extraordinaire que l’un des plus actifs agents de communication involontaires de l’UFDG serait un homme qui prétend l’avoir quittée depuis six ans. Voilà qui mérite une décoration.

Et puis il y a cette manie très particulière qui consiste à surgir dans chaque période de doute pour réciter un acte de fidélité. Les anciens royaumes avaient leurs griots, les cours royales avaient leurs flatteurs et les transitions modernes ont leurs Pauseurs.

Ils apparaissent toujours au bon moment. Lorsque les interrogations montent, ils parlent, lorsque les critiques se multiplient, ils écrivent et lorsque le climat devient incertain, ils redoublent d’enthousiasme. Non pour convaincre le peuple qui n’est souvent qu’un spectateur dans cette pièce. Le véritable destinataire siège ailleurs.

Le sous-titre invisible du texte du Pauseur pourrait d’ailleurs être le suivant : « Chef, rassurez-vous. Je surveille toujours les mêmes personnes. Je reste mobilisé. Je suis encore là. » C’est humain, mais c’est aussi terriblement révélateur. Car pendant qu’il parle de l’UFDG, il ne parle pas de logements. Pendant qu’il parle de Cellou Dalein, il ne parle pas de budgets. Pendant qu’il parle de l’opposition, il ne parle pas de résultats. Pendant qu’il parle de fantômes, les habitants attendent toujours qu’on leur parle de béton.

Le béton a ceci de cruel qu’il se mesure. Les routes se voient, les logements se comptent, les infrastructures se visitent. Les fantômes politiques, eux, servent surtout à meubler les discours lorsque les chiffres deviennent embarrassants.

Mais la plus grande ironie demeure qu’à force de vouloir démontrer sa loyauté, le Pauseur finit par envoyer à la junte le message exactement inverse de celui qu’il croit transmettre. Car enfin, si le parti est réellement mort, pourquoi le surveiller ? S’il est effectivement dissous, pourquoi en parler autant ? S’il est véritablement terminé, pourquoi lui consacrer autant d’énergie ?

Chaque texte du Pauseur ressemble ainsi à un rapport d’alerte involontaire adressé au sommet : « Attention. Le cauchemar dont nous annonçons la disparition continue manifestement de troubler notre sommeil. »

Et c’est là que le rire devient cruel. Parce qu’au final, ce texte n’est ni un bilan, ni une vision, ni même une défense. C’est une confession d’un homme qui affirme avoir quitté une maison tout en continuant à en garder les clés. La confession d’un ancien slogantier qui prétend avoir changé de partition mais qui chante encore le même refrain. La confession d’un Pauseur qui a pris une pause de l’UFDG mais qui refuse obstinément d’accorder la même pause à l’UFDG.

Et pendant qu’il surveille les fantômes, ces derniers, eux, continuent tranquillement à respirer.

Alpha Issagha Diallo

Spécialiste bénévole des morts politiques qui refusent obstinément de rester couchés.

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