Contre La sansure

LE PROFANE ENIGMATIQUE ET LE GRAND CIRQUE MONETAIRE GUINEEN

0

Je dois faire une confession. Tout d’abord, je ne suis pas économiste, mais un profane perdu au pays des économistes. Un profane qui ne comprenait rien jusqu’à ce qu’il écoute les experts. Je ne suis pas non plus un ancien ministre des Finances, ni gouverneur de Banque centrale, ni professeur de macroéconomie et je n’ai jamais travaillé dans une banque.

Je ne sais même pas si un agrégat monétaire se mange avec du riz ou du fonio. Je suis un profane. Autrement dit, un citoyen qui a encore le mauvais goût de poser des questions simples à des problèmes que les spécialistes aiment rendre compliqués.

Depuis quelques jours, je regarde, comme assis dans la salle du centre culturel franco-guinéen, avec fascination, le grand théâtre guinéen de la monnaie.

Le rideau s’ouvre. Premier acte. Entre en scène Dr Ousmane Kaba. L’ancien ministre déroule une démonstration rigoureuse. Une monnaie nationale livrée aux gouvernements finit souvent par financer les déficits, nourrir l’inflation et appauvrir silencieusement les citoyens. Son ordonnance ? Davantage de discipline monétaire, une banque centrale indépendante et, pourquoi pas, l’ÉCO. J’applaudis parce que le raisonnement est solide.

Deuxième acte. Entre Bella Bah, entrepreneur émérite et activiste très très indépendant. Lui ne regarde pas les billets, mais les usines. Il ne regarde pas le taux de change, mais les chaînes de production. Il ne regarde pas la planche à billets, mais la valeur ajoutée.

Son argument est d’une simplicité désarmante. Un pays ne devient pas riche parce qu’il change de monnaie. Il devient riche lorsqu’il transforme ses ressources, finance ses entreprises, modernise son agriculture, développe son industrie et investit dans son intelligence. J’applaudis encore, tellement bluffé…

Troisième acte. Entre le gouvernement. Et hop, le décor change. Cette fois, il n’est plus question d’inflation ni d’industrialisation, mais de souveraineté. Le franc guinéen restera notre monnaie parce qu’une nation souveraine doit conserver la maîtrise de ses instruments monétaires. J’applaudis pourtant une troisième fois.

À ce stade, je commence à m’inquiéter. Car je viens d’applaudir trois discours différents. Et pourtant, le profane que je suis ne parvient toujours pas à répondre à une seule question. Comment la Guinée compte-t-elle devenir riche ?

Dr Ousmane Kaba m’a expliqué comment protéger une monnaie. Bella Bah m’a expliqué pourquoi une économie doit créer de la valeur. Le gouvernement m’a expliqué pourquoi une nation tient à sa souveraineté. Les trois ont raison, mais semblent parler de trois pièces différentes d’une même maison.

Pendant qu’ils débattent de la qualité des portes, des fenêtres et de la serrure, le profane cherche encore les plans de la maison. Voilà peut-être notre vieille maladie nationale. Nous débattons avec passion des instruments, très rarement du projet. Nous passons des semaines à discuter du véhicule, personne ne présente la destination. Nous discutons du coffre-fort, personne ne nous dit où fabriquer l’or. Nous choisissons la couleur des billets, nous oublions presque toujours la localisation des usines.

Le profane que je suis a même fini par développer une étrange inquiétude. Depuis l’indépendance, nous avons changé de République, de Constitution, de dirigeants, de monnaie et plusieurs fois de slogans. Mais avons-nous réellement changé de modèle économique ?

Voilà la question qui m’empêche de dormir. Car une monnaie n’est pas une politique économique, pas plus qu’un thermomètre n’est un traitement. Le franc guinéen ne produira jamais un lingot d’aluminium, l’ÉCO ne transformera jamais Simandou en sidérurgie et la souveraineté ne construira jamais une usine à elle seule. Une banque centrale, aussi indépendante soit-elle, ne remplacera jamais une stratégie industrielle.

Je commence donc à soupçonner que notre débat est posé à l’envers. Nous demandons à la monnaie ce que seule l’économie peut produire, nous demandons à la souveraineté ce que seule la gouvernance peut garantir, et nous demandons aux billets de banque de faire le travail des ingénieurs, des entrepreneurs, des agriculteurs, des chercheurs et des industriels.

Quel pouvoir extraordinaire nous prêtons donc au papier-monnaie ! À force de l’écouter, je finirais presque par croire qu’un billet de banque est capable de raffiner la bauxite, de transformer le fer de Simandou en acier, de moderniser notre agriculture, d’équiper nos universités et de créer des milliers d’emplois. Si c’était vrai, il suffirait d’imprimer des billets de mille francs et la Guinée serait déjà le Japon de l’Afrique.

Heureusement, ou malheureusement, l’économie est un peu plus têtue que nos discours. Je resterai donc un profane. Les économistes continueront de perfectionner leurs démonstrations, les entrepreneurs continueront de réclamer une véritable création de valeur, les gouvernants continueront de défendre la souveraineté. Et moi, je continuerai à poser cette question de profane, peut-être naïve.

« Comment un pays peut-il consacrer autant d’énergie à choisir la monnaie qui financera sa prospérité future, alors qu’il n’a toujours pas décidé, avec la même précision, comment cette prospérité sera créée ? »

Après tout, je ne suis qu’un profane. Mais il arrive qu’un profane aperçoive l’éléphant entier pendant que les spécialistes discutent encore de la longueur de sa trompe.

Alpha Issagha Diallo

Le Profane énigmatique.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?