Les verdicts douteux d’une justice à deux vitesses
La justice guinéenne est devenue le problème là où elle devrait incarner, pour tous, la solution, l’ultime recours. Elle qui, par essence, doit constituer le dernier rempart contre l’arbitraire, être la protectrice immuable des libertés fondamentales et la voix souveraine du droit face aux abus de pouvoir, n’offre plus aujourd’hui que le pâle reflet d’une institution inféodée, aux ordres. Trop souvent, elle s’agenouille devant le pouvoir exécutif, se muant ainsi en instrument de répression contre les voix dissidentes, tout en servant de bouclier aux affidés du régime.
Une justice sélective n’est plus une justice vertueuse : c’est une imposture institutionnelle. Lorsqu’elle s’acharne avec célérité sur les opposants tout en garantissant une impunité de fait aux soutiens du pouvoir, elle cesse d’incarner la loi pour devenir l’auxiliaire zélée de l’autoritarisme. Ce « deux poids, deux mesures » ne fragilise pas seulement la confiance populaire ; il fracture le tissu social, dans la mesure où ce parti pris flagrant sème les graines de lendemains périlleux pour la stabilité de la nation.
En Guinée, les textes existent, les lois sont justes et équitables sur le papier, et les infractions sont clairement définies. Là où le bât blesse, c’est dans leur application inéquitable. Il ne peut y avoir une bonne administration de la justice sans magistrats intègres, uniquement soumis à l’emprise de la loi et guidés par leur intime conviction.
Hélas, l’on ne tient pas compte de la matérialité ou de la gravité des faits ; encore moins obéit-on strictement à la loi. On s’attarde plutôt sur la couleur politique des prévenus et leur proximité avec le pouvoir. Critiquer ou contester expose irrémédiablement à la convocation judiciaire, à l’opprobre, à l’humiliation publique et, trop souvent, à l’emprisonnement. À l’inverse, applaudir le pouvoir en place rend tout écart excusable, sinon absout de tous les péchés. Voilà la vérité amère que le peuple guinéen constate avec désolation chaque jour.
Comment parler de paix lorsque la justice inspire davantage la crainte que la confiance ? Comment invoquer l’unité nationale lorsque les tribunaux paraissent servir des intérêts partisans plutôt que l’intérêt supérieur de la République ? Comment exiger du citoyen le respect scrupuleux de la loi lorsque ceux qui sont chargés de l’appliquer donnent eux-mêmes le sentiment de la tordre au gré des circonstances et des contingences politiques ?
La Guinée de nos rêves, celle de tous les possibles, passera inéluctablement par une justice fiable, équitable et véritablement souveraine. Une justice capable de garantir l’égalité réelle de tous devant la loi, sans distinction d’opinion, d’appartenance ethnique ou de proximité avec les sphères dirigeantes. C’est à ce prix seulement, et à aucun autre, que pourront naître une paix durable, une confiance citoyenne retrouvée, la quiétude sociale et une unité nationale enfin consolidée.
En attendant, dans la Guinée d’aujourd’hui, l’on ne peut s’empêcher de citer Jean de La Fontaine :
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
