Lettre ouverte au Président de la République de Guinée
Monsieur le Président,
Il existe des moments dans la vie d’une nation où un dirigeant ne porte plus seulement la responsabilité d’un mandat, mais celle d’une époque entière. La fin d’une transition politique n’est jamais une simple étape administrative. Elle représente le passage d’un moment exceptionnel de l’État vers une nouvelle période où les institutions doivent retrouver leur pleine normalité et où la confiance entre les citoyens et le pouvoir doit être reconstruite.
Après quatre années de transition, la Guinée entre dans une nouvelle séquence de son histoire. Les élections présidentielles, législatives et communales ont permis de refermer une période particulière pour ouvrir celle d’un régime fondé sur des institutions appelées à durer. Mais l’Histoire retiendra que votre responsabilité ne commence pas uniquement avec cette nouvelle étape. Elle se mesure à la manière dont vous transformerez cette période de changement en un héritage durable pour la République.
Monsieur le Président,
L’histoire politique de la Guinée est une histoire de grands espoirs et de grandes attentes. Depuis l’indépendance, notre pays a souvent vécu des moments où le peuple a espéré qu’un nouveau cycle politique apporterait une rupture profonde avec les difficultés du passé. Pourtant, les changements de dirigeants n’ont pas toujours suffi à modifier durablement le fonctionnement de l’État. Les mêmes défis sont revenus au fil des décennies : la concentration du pouvoir, la faiblesse des contre-pouvoirs, la difficulté à construire une opposition pleinement intégrée au jeu démocratique et la tendance à confondre l’État avec ceux qui l’exercent momentanément.
C’est pourquoi, la question centrale de votre mandat dépasse les réalisations visibles. Elle concerne la nature même de la République que vous laisserez, parce que les grands dirigeants ne sont pas seulement ceux qui gouvernent leur époque ; ce sont ceux qui comprennent que leur véritable héritage réside dans les institutions qu’ils renforcent.
L’histoire mondiale nous enseigne que les chefs d’État qui ont durablement marqué leur pays sont souvent ceux qui ont su dépasser la logique de la victoire politique pour rechercher une transformation nationale.
Avec l’arrivée de Nelson Mandela au pouvoir en Afrique du Sud, il héritait d’un pays profondément divisé par des décennies de conflit et de méfiance. Il aurait pu choisir la revanche politique. Il a choisi la réconciliation nationale, convaincu qu’un pays ne pouvait pas être reconstruit durablement sur la victoire d’un camp contre un autre.
Dans le cas de Felipe González, son action dans la consolidation démocratique de l’Espagne après la dictature franquiste ne se limitait pas à gouverner. L’enjeu était aussi d’ancrer des institutions capables de fonctionner au-delà des générations politiques.
Sous la direction de Julius Nyerere, en Tanzanie, son ambition dépassait la gestion quotidienne du pouvoir. Il cherchait à construire une identité nationale et un État capables de survivre aux personnes qui les dirigent.
Ces exemples montrent une vérité essentielle : un dirigeant est réellement grand lorsqu’il accepte de penser au-delà de son propre mandat.
Monsieur le Président,
Votre période de transition a placé l’État guinéen face à un défi complexe. Il fallait restaurer l’autorité publique et préparer le retour à des institutions normales, tout en évitant que cette reconstruction soit perçue comme l’installation d’un nouveau rapport de force politique. C’est dans cette capacité d’équilibre que se mesure la hauteur d’un chef d’État.
La force d’un pouvoir ne réside pas seulement dans sa capacité à décider. Elle se révèle dans sa capacité à créer un cadre où la contradiction existe sans devenir une menace pour la nation.
Depuis le 5 septembre 2021, plusieurs responsables politiques, acteurs de la société civile et journalistes ont été concernés par des procédures judiciaires, des détentions ou des situations de disparition qui ont profondément marqué le débat public guinéen. Certains responsables politiques, parmi lesquels Ibrahima Kassory Fofana et Mohamed Diané, ont été poursuivis dans des dossiers liés notamment à des accusations de nature financière, tandis que d’autres acteurs politiques ont été concernés par des procédures liées à leurs prises de position publiques, comme Aliou Bah.
Cette période a également été marquée par les disparitions concernant des militants, des acteurs de la société civile et des journalistes, parmi lesquels Oumar Sylla, Mamadou Billo Bah, Saadou Nimaga et Habib Marouane Camara.
D’autres événements rapportés, touchant des proches de personnalités publiques et des familles d’acteurs engagés dans la vie nationale, ont également renforcé les interrogations au sein de l’opinion. Certains de leurs soutiens et des organisations de défense des droits humains ont considéré plusieurs de ces dossiers comme révélateurs d’une dimension politique, tandis que les autorités ont soutenu qu’ils relevaient du fonctionnement normal de la justice.
Au-delà de ces positions divergentes, l’enjeu principal demeure celui de la confiance des citoyens dans les institutions et dans la capacité de l’État à garantir une justice indépendante, équitable et respectée de tous.
Au-delà de ces positions différentes, l’enjeu principal demeure celui de la confiance dans les institutions, et la manière dont ces dossiers seront traités restera un indicateur important de votre méthode de gouvernance. Non seulement à travers les décisions elles-mêmes, mais également à travers les principes qui les guideront, notamment l’équilibre entre l’État de droit, la justice et la cohésion nationale.
Monsieur le Président,
La Guinée n’a pas seulement besoin d’une administration efficace. Elle a besoin d’une nouvelle culture politique. Une culture où l’opposition n’est pas considérée comme une ennemie de l’État ; une culture où la critique peut contribuer à améliorer la gouvernance ; une culture où chaque citoyen peut croire que les institutions appartiennent à la République et non à ceux qui les dirigent temporairement.
Les nations ne se réconcilient pas uniquement avec des discours. Elles se réconcilient lorsque les institutions deviennent suffisamment fortes pour dépasser les passions politiques du moment. Vous avez aujourd’hui une occasion historique, parce que vous pouvez être celui qui aura simplement dirigé une période politique ou celui qui aura contribué à faire évoluer la relation entre l’État guinéen et ses citoyens.
Dans quelques décennies, les observateurs ne regarderont pas seulement les décisions économiques ou administratives prises pendant votre mandat ; ils regarderont si la Guinée a avancé vers une République plus stable, plus juste et plus confiante en elle-même.
Monsieur le Président,
La politique vous a donné la responsabilité du présent, mais c’est votre capacité à construire des institutions durables qui décidera de votre place dans l’Histoire. Les mandats passent et les hommes quittent le pouvoir, mais les institutions solides demeurent. Les grands dirigeants ne sont pas seulement ceux qui gouvernent leur époque ; ils sont ceux qui laissent un État plus fort qu’ils ne l’ont trouvé.
À l’image de Nelson Mandela, qui a choisi la réconciliation plutôt que la revanche, votre plus grand héritage sera de renforcer la confiance entre les citoyens et la République, de consolider la justice et de faire en sorte que la Guinée dépasse les divisions du passé. L’Histoire ne retiendra pas seulement un mandat, elle retiendra une transformation.
Par Abdourahamane CONDE
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Politologue | Analyste de la vie publique
Source: https://www.visionguinee.info/

