LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Monsieur le Président de la République,
J’ai lu avec attention votre adresse à la Nation consacrée au départ à l’étranger de Messieurs Amadou Damaro Camara et Ibrahima Kassory Fofana.
Je veux commencer par une chose simple : je ne conteste ni leur droit à recevoir des soins, ni la nécessité, lorsque l’état de santé d’un citoyen l’exige, de lui permettre d’accéder aux soins appropriés.
Je me réjouis donc que ces deux anciens hauts responsables de l’Etat, puissent aujourd’hui bénéficier des soins dont leur état nécessite la prise en charge.
Mais votre message soulève, Monsieur le Président, plusieurs questions auxquelles un citoyen est en droit d’attendre des réponses.
Vous dites que « la justice guinéenne a été saisie. Elle a instruit, elle a jugé, elle a condamné » et que ses décisions « conservent l’intégralité de leur autorité ». Très bien. Mais alors, respectons exactement ce que la justice a décidé.
1. De quelle « autorisation exceptionnelle » parle-t-on ?
Vous dites avoir « autorisé, à titre exceptionnel et pour des raisons exclusivement sanitaires », l’évacuation de Messieurs Damaro Camara et Kassory Fofana. Cette formulation appelle une question de droit.
L’interdiction de sortie du territoire imposée aux anciens responsables du régime d’Alpha Condé avait été annoncée par vous-même, le 6 septembre 2021, au lendemain de la prise du pouvoir par le CNRD. Cette mesure était donc antérieure aux procédures judiciaires engagées par la suite.
Il a pu, par la suite, exister des mesures d’interdiction de sortie prises dans le cadre des procédures judiciaires. Nous ne les confondons pas avec la mesure politique initialement annoncée.
Mais une chose est certaine : les décisions de condamnation rendues par la CRIEF à l’encontre de MM. Damaro Camara et Kassory Fofana n’ont pas prononcé, dans leur dispositif, une peine d’interdiction de sortie du territoire. Cela ne figure nulle part dans les arrêts de la CRIEF.
Dès lors, une question simple se pose : En vertu de quelle loi, de quel texte et de quelle décision judiciaire le Président de la République doit-il « autoriser » exceptionnellement la sortie du territoire de personnes dont les juridictions qui les ont condamnées n’ont pas prononcé l’interdiction de quitter le territoire ?
Si une restriction subsistait malgré les décisions judiciaires, il appartient à l’autorité compétente d’en préciser le fondement légal. Car dans un État de droit, la liberté d’aller et venir ne peut être une faveur accordée par le chef de l’État. C’est un droit, dont les restrictions doivent être prévues par la loi et décidées par l’autorité compétente.
Monsieur le Président,
Ceux qui vous ont conseillé ce message, ne sont pas en train de vous aider. Au contraire, ils vous ont conduit à prouver encore une fois à la face du monde, que votre régime ne fonctionne pas sur les règles du droits et dans le respect des droits humains.
Pour preuve, vous dites que « les décisions rendues conservent l’intégralité de leur autorité ». Nous sommes d’accord.
Mais cela signifie aussi qu’il faut respecter ce que ces décisions ont effectivement décidé, et ne pas leur faire produire des restrictions qu’elles n’ont pas prononcées.
2. Un État n’a pas à être « fort » ou « faible » : il doit être juste
Vous écrivez : « Un État fort n’est pas un État sans cœur. » Je voudrais vous proposer une autre conception Monsieur le Président.
Un État n’a pas vocation à être fort ou faible.
Il a vocation à être juste, légaliste et respectueux des lois et des droits de chacun de ses citoyens.
L’humanité d’un État ne devrait pas dépendre de la volonté personnelle de celui qui le dirige. Elle doit être inscrite dans les institutions, garantie par la loi et accessible à tous. C’est précisément ce qui donne son sens à l’État de droit.
3. Pourquoi cette humanité maintenant ?
Vous dites que l’état de santé de ces deux hommes vous a été « porté à connaissance et documenté » et que vous avez estimé que « la République ne pouvait détourner le regard ». Nous ne pouvons que nous en réjouir.
Mais une question demeure Monsieur lePrésident : depuis combien de temps leur état de santé était-il connu ? Depuis combien de temps leurs avocats, leurs familles et leurs proches sollicitaient-ils la possibilité qu’ils puissent recevoir des soins appropriés à l’étranger ?
Une décision humanitaire ne prend tout son sens que lorsqu’elle intervient au moment où l’être humain en a besoin.
L’humanité ne devrait pas être seulement celle que l’on accorde lorsque les circonstances politiques ou médiatiques rendent possible son exercice.
Elle devrait être une règle. Une règle pour les puissants comme pour les anonymes. Une règle pour les anciens dirigeants comme pour les simples citoyens.
Monsieur le Président, pensez-y. Faites des erreurs pour prêter vos oreilles à des conseillers désintéressés mais lucides, dotés de bon sens et de moralité saine et objective.
4. Vous parlez de l’école pour nos enfants
Vous dites vouloir construire une Guinée où il y aura « l’école pour nos enfants ». Mais cette phrase ne peut laisser indifférent ceux qui voient aujourd’hui des enfants eux-mêmes confrontés aux conséquences des événements politiques et sécuritaires qui touchent leurs familles.
Des informations publiques ont notamment fait état de la disparition d’un enfant d’Ansou Damaro et de son ami, ainsi que de situations concernant des enfants d’Élie Kamano et d’autres.
Un enfant n’est pas responsable des actes que l’on reproche à son père. Il ne peut être comptable des opinions, des engagements ou des prises de position de ses parents.
Alors, lorsque vous parlez de l’école pour nos enfants, nous vous demandons simplement : quelle protection la République garantit-elle à ces enfants qui ont manqué leurs examens parce que tout simplement ils ont été kidnappées et portés disparus de force ?
L’humanité dont vous parlez doit aussi commencer par eux, Monsieur le Président.
5. Et que dire d’Elhadj Adama Keïta ?
Monsieur le Président,
Je vous pose cette question au nom d’une famille, mais aussi au nom de toutes les familles qui attendent. Où est l’humanité de l’État lorsqu’un vieil homme, Elhadj Adama Keïta, a disparu depuis le 29 septembre 2025 et que sa famille demeure sans réponse sur son sort ?
Cet homme n’est pas un homme politique.
Il n’a exercé aucune responsabilité publique.
Il n’est pas responsable des opinions, des écrits ou des engagements de son fils.
Et pourtant, depuis près d’un an, sa famille vit dans l’angoisse et demande simplement à savoir ce qui lui est arrivé.
Son fils a lancé des appels, multiplié les plaidoyers et sollicité votre humanité pour que son père soit retrouvé et que sa famille obtienne des réponses.
Monsieur le Président, où est cette humanité ?
Si l’État n’est pas responsable de sa disparition, qu’il le dise et qu’il établisse les faits. S’il dispose d’informations permettant de connaître son sort, qu’il les communique à sa famille. Et si des responsables sont impliqués, qu’ils soient identifiés et traduits devant la justice. C’est aussi cela, un État fort : un État qui n’a pas peur de sa propre justice.
6. Et les autres disparus ?
Elhadj Adama Keïta n’est malheureusement pas un cas isolé.
Depuis plusieurs années, des familles guinéennes vivent dans l’attente et l’incertitude concernant leurs proches disparus.

Alors, Monsieur le Président, permettez à un citoyen de poser des questions simples.
Ces personnes ne sont-elles pas des Guinéens ?
Sont-elles en conflit avec la loi ?
Si oui, pourquoi ne sont-elles pas présentées devant une juridiction compétente ?
Si elles ne sont pas poursuivies, sur quel fondement leurs familles sont-elles privées du droit élémentaire de savoir où elles se trouvent et ce qui leur est arrivé ?
Vous dites que « nul n’est au-dessus de la loi ». Nous sommes d’accord.
Mais cela doit également signifier que nul ne doit être en dessous de la protection de la loi.
7. La réconciliation ne peut pas être sélective
Vous dites avec raison que « la réconciliation nationale n’est pas l’oubli ».
Mais la réconciliation ne peut pas non plus être sélective. Elle ne peut pas consister à réparer certaines injustices tout en laissant d’autres familles sans réponse.
Elle ne peut pas être fondée sur une humanité accordée à certains et refusée, ou simplement différée indéfiniment, à d’autres. Elle suppose que la même dignité soit reconnue à chaque citoyen.
Elle suppose que chaque disparition fasse l’objet d’une enquête sérieuse.
Elle suppose que chaque détenu bénéficie de ses droits.
Elle suppose que chaque malade puisse accéder aux soins auxquels son état donne droit.
Elle suppose enfin que la justice soit indépendante de la personne concernée, de son rang, de son passé ou de ses opinions.
8. Nous prenons acte, mais nous demandons la même humanité pour tous
Monsieur le Président,
Nous prenons acte de votre décision concernant MM. Damaro Camara et Kassory Fofana.
Et nous leur adressons, sans réserve, nos vœux de rétablissement. Nous prenons également acte de votre volonté affichée de placer l’humanité, la justice et la réconciliation au cœur de votre action.
Mais nous vous demandons de ne pas laisser ces mots demeurer de simples mots. Faites-en des principes applicables à tous.
Que l’humanité que vous invoquez pour deux anciens hauts responsables soit également celle que connaissent les familles des disparus.
Que l’État de droit que vous proclamez protège également ceux qui ne disposent d’aucun pouvoir.
Que la justice que vous dites vouloir voir s’exercer sans acharnement soit aussi une justice qui recherche ceux qui ont disparu.
Que la réconciliation dont vous parlez commence par la vérité sur les souffrances de toutes les familles.
Vous dites vouloir une Guinée « qui juge sans haine et qui sanctionne sans acharnement ». C’est une ambition légitime.
Mais pour qu’elle soit crédible, il faut également une Guinée qui protège sans discrimination, qui soigne sans distinction, qui enquête sans complaisance et qui rend justice sans regarder le nom, la fonction ou l’opinion de celui qui se trouve devant elle.
C’est à cette condition seulement que nous pourrons véritablement parler d’un État de droit. Et c’est à cette condition que votre appel à regarder ensemble vers l’avenir pourra être entendu par tous.
Nous voulons, nous aussi, regarder vers l’avenir. Mais un avenir commun ne peut être construit en demandant aux familles de regarder devant elles sans avoir répondu à leurs questions sur ce qui est arrivé à leurs proches.
La paix durable ne se décrète pas. La réconciliation ne se proclame pas. Elles se construisent par la vérité, la justice, l’égalité devant la loi et le respect de la dignité humaine.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma considération républicaine.
