« UN ÉTAT FORT N’EST PAS UN ÉTAT SANS CŒUR » : MON GÉNÉRAL, GARDEZ BIEN CE DISCOURS !
Il y a des discours qu’on applaudit, d’autres qu’on archive, et puis il y a ceux qu’il faut plastifier immédiatement, parce qu’un jour leur auteur pourrait avoir besoin qu’on les lui relise. Celui que Mamadi Doumbouya vient d’adresser aux Guinéens appartient incontestablement à cette dernière catégorie.
« Je veux une Guinée qui juge sans haine et qui sanctionne sans acharnement. »
Magnifique. J’ai relu plusieurs fois. Pas parce que la phrase était compliquée, mais parce qu’en Guinée, certaines déclarations présidentielles méritent d’être consommées lentement. Comme les médicaments puissants.
Puis arrive cette formidable nouvelle : « Un État fort n’est pas un État sans cœur. »
Ouf ! Nous savons donc officiellement que la République possède un cœur. Il battait certainement depuis longtemps. Seulement, de là où nous étions, le stéthoscope captait très mal.
Avec les évacuations sanitaires de Dr Ibrahima Kassory Fofana et d’Amadou Damaro Camara, le cœur de l’État vient d’entrer officiellement dans le vocabulaire présidentiel. Bienvenue à lui et surtout, bon courage, il a énormément de travail en retard. Car Mamadi Doumbouya ajoute que la République ne peut « détourner le regard » devant la souffrance d’un être humain. Très bien. Alors surtout, ne détournons plus le regard.
Peut-être ce cœur battra-t-il désormais assez fort pour parvenir jusqu’aux familles de Foniké Menguè, Mamadou Billo Bah, Habib Marouane Camara, Saadou Nimaga, et de tous ceux dont l’absence transforme chaque journée en salle d’attente.
Peut-être poussera-t-il aussi la porte des prisons jusqu’à Aliou Bah. Peut-être entendra-t-il enfin les familles qui réclament vérité, nouvelles ou justice pour Elhadj Adama Keïta, Néné Oussou, Mabory et tant d’autres.
Et peut-être regardera-t-il aussi ces enfants dont les familles disent qu’ils ont été happés par les convulsions politiques des adultes. Parce que le cœur de la République, s’il existe, n’a pas de clientèle. Il bat pour TOUS, sans exception, sans préférence, sans tri politique et sans bracelet VIP.
D’ailleurs, le discours présidentiel n’a pratiquement même pas fini de refroidir que les premières factures morales arrivent déjà. Le conseiller de Foniké Menguè reprend au Président son propre « Un État fort n’est pas un État sans cœur » pour réclamer le retour de Foniké et Billo auprès de leurs familles. Un autre citoyen pose, à son tour, la question des disparus et de l’égalité devant la loi. Voilà le problème avec les grands principes : on les lâche dans un discours pour l’embellir et, une fois dehors, ils réclament immédiatement leur application.
Et ce n’est que le début. Car Mamadi Doumbouya nous offre également cette merveille : « Nous ne construirons pas la Guinée de demain sur la rancune, ni sur l’humiliation de qui que ce soit. »
Monsieur le chef de la junte, gardez bien cette phrase. Faites-en trois copies. Une pour la Présidence, une pour la Justice et une troisième au cas où les deux premières disparaîtraient mystérieusement.
Pas de rancune. Pas d’humiliation. Pas d’acharnement. Très bien. Nous prenons livraison. Et contrairement à certains marchés publics, nous vérifierons la conformité de la marchandise.
Cependant le mot le plus dangereux du discours tient en quatre lettres : TOUS. Mamadi Doumbouya dit que la Guinée aura besoin de « toutes ses filles et de tous ses fils ».
Attention à ce petit mot. « Tous » est un mot sans videur à l’entrée. Il ne demande ni carte de parti, ni opinion politique, ni proximité avec le pouvoir. Il ne connaît ni ancien Premier ministre, ni opposant, ni journaliste, ni militant, ni citoyen anonyme. Tous signifie tous. Et surtout, nul n’est au-dessus de la loi, certes. Mais nul ne doit être en dessous de sa protection.
Je souhaite à Kassory Fofana et Amadou Damaro Camara de retrouver pleinement la santé. La souffrance des hommes n’est pas matière à sarcasme. Mais les paroles du pouvoir appartiennent désormais aux citoyens. Et Mamadi Doumbouya vient peut-être, sans le mesurer encore, de créer une jurisprudence morale à laquelle son propre pouvoir devra désormais se mesurer.
Car les discours passent, les circonstances changent, mais les phrases ont une mémoire épouvantable. Elles attendent tranquillement leur auteur au prochain carrefour.
Alors, Monsieur le Président du CNRD, gardez bien ce discours. Nous aussi, nous allons le garder. Vous venez de parler, la Guinée vous a entendu et rassurez-vous, nous allons soigneusement garder le reçu.
Alpha Issagha Diallo
Citoyen homologué pour l’archivage préventif des grandes déclarations présidentielles.
