Contre La sansure

« L’instabilité n’est pas le terrorisme… » : la démonstration bancale du Dr Faya Lansana Millimouno (Par Taliby Diané)

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D’emblée, il convient de préciser qu’il ne s’agit nullement de défendre les pouvoirs de l’AES, et certainement pas le pouvoir guinéen auquel le Dr Faya Lansana Millimouno adresse un clin d’œil appuyé dans sa tribune : « L’instabilité n’est pas le terrorisme, elle est le crime politique des États hypertrophiés » (*). Mais il n’est pas davantage question de laisser cette tribune se déployer sans la dénoncer pour ce qu’elle est ou sans la confronter à ses angles morts.

Le titre, oscillant entre approximation et simplisme, laisse transparaître une vision politique, sociologique et historique étonnamment rétrécie. Le contenu confirme cette impression : la lecture du terrorisme et de l’instabilité proposée par le Dr Millimouno semble faire abstraction de siècles d’histoire, de dynamiques communautaires et religieuses complexes, ainsi que de contextes géopolitiques qui dépassent largement la seule question de la « taille » ou de la « gestion » des États.

Un discours qui reprend des schémas médiatiques réducteurs

La position défendue par le Dr Millimouno rappelle la manière dont certains grands médias occidentaux, très suivis en Afrique francophone, abordent la question sécuritaire depuis le départ de l’armée française.

On y retrouve souvent la même mécanique : les États sont présentés comme le cœur du problème ; les groupes armés et terroristes apparaissent presque comme des acteurs structurellement « réactifs » ; leurs revendications idéologiques, religieuses ou séparatistes sont minimisées, voire occultées.

Un exemple récent illustre cette tendance. Dans une enquête intitulée « Comment les “experts” russes ont travaillé à cimenter et élargir l’Alliance des États du Sahel », RFI évoque l’AES sans rappeler qu’elle s’inscrit dans la continuité de l’Autorité du Liptako-Gourma (ALG), créée en 1970 et regroupant déjà le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Ce rappel historique aurait pourtant permis une compréhension plus fine des dynamiques régionales dans un contexte sécuritaire connu de tous. L’omission n’est pas anodine : elle oriente la lecture.

La démarche du Dr Millimouno semble s’inscrire dans cette même logique d’interprétation partielle.

Ce renversement narratif, où les assaillants deviennent des acteurs légitimes et les États des coupables par nature, brouille toute compréhension sérieuse des dynamiques terroristes. Il réduit un phénomène complexe, historique, idéologique, communautaire, géopolitique à une équation simpliste où l’État serait toujours responsable et les groupes armés toujours réactifs.

Une simplification surprenante de la part d’un spécialiste de l’éducation

Venant d’un acteur politique, de surcroît spécialiste des questions d’éducation, une telle posture interroge. On pourrait s’attendre à une analyse plus rigoureuse, plus nuancée, plus attentive aux contextes. Or, la tribune glisse vers une explication univoque où l’État devient la cause première et quasi exclusive de la violence.

Dr. Faya Lansana Millimono

Le Dr Millimouno écrit : « La violence ne tombe pas du ciel. Elle est fabriquée. Elle naît de la mal gouvernance, de l’injustice, de la corruption systémique… » Ces affirmations contiennent une part de vérité, et beaucoup y verront un clin d’œil adressé au pouvoir de Conakry. Mais la question demeure : de quelle violence parle-t-il ?

Il fait clairement référence à la situation sécuritaire dans les pays de l’AES, en particulier au Mali, dans un contexte marqué par une coalition inédite visant à déstabiliser ce pays. La critique de la mal gouvernance devient alors un tremplin pour une thèse plus discutable : réduire le terrorisme à la seule responsabilité des États. Or, une telle démarche exige ce que la tribune évite : distinguer instabilité politique, violence sociale et terrorisme ; analyser les dynamiques communautaires et religieuses ; replacer les crises dans leur profondeur historique et géopolitique. En confondant tout, on finit par ne plus rien expliquer.

Les angles morts d’une analyse incomplète

Dans son analyse, le Dr Millimouno passe sous silence des éléments pourtant déterminants pour comprendre la situation malienne. Il ignore notamment : l’histoire politique, diplomatique et démocratique du Mali ; les dynamiques communautaires et religieuses anciennes ; les revendications de partition du territoire portées depuis longtemps par certains groupes Touaregs ; l’existence d’un projet idéologique structuré visant à instaurer un État islamique par le djihadisme et le terrorisme.

Un autre angle mort majeur concerne la chute du régime libyen de Mouammar Kadhafi.
La désintégration de l’appareil sécuritaire libyen a libéré des flux massifs d’armes et de combattants qui ont alimenté les crises sahéliennes. Sans cet événement, l’instabilité n’aurait jamais atteint l’ampleur actuelle. L’ignorer revient à effacer un facteur géopolitique central.

En occultant ces dimensions, l’analyse du Dr Millimouno réduit un phénomène complexe à une lecture unidimensionnelle où l’État serait la cause première de tout. Une telle simplification relève moins de l’analyse que du contournement de la réalité.

Un déficit récurrent de profondeur analytique

Ce manque de rigueur n’est pas nouveau. Lors de la campagne présidentielle de décembre 2025, le Dr Millimouno déclarait : « Si vous me faites confiance, je construirai des hôpitaux modernes dans chaque région… » Une promesse surprenante, tant elle semblait ignorer un projet déjà engagé : un programme hospitalier de 200 millions d’euros à sa monture, financé à 10 % par l’État guinéen et à 90 % par l’Agence française de développement (AFD), signé en 2022.

Pour un candidat aspirant à diriger un pays, la moindre exigence serait de maîtriser les dossiers qu’il met en avant. Il aurait été plus pertinent d’analyser ce programme, d’en identifier les limites et d’en proposer une amélioration. Cette omission révélait déjà une faiblesse d’analyse. Or, ce même déficit de profondeur analytique se retrouve dans sa tribune actuelle : des pans entiers de l’histoire politique, sécuritaire et géopolitique sont évacués au profit d’une causalité unique. Pour une personnalité politique expérimentée, et spécialiste de l’éducation, un tel manque de rigueur est déconcertant.

Ces approximations répétées fragilisent la crédibilité analytique du Dr Faya Lansana Millimouno.
Dans un contexte aussi sensible, la rigueur n’est pas un luxe : c’est une exigence politique, intellectuelle et fondamentale.

Taliby Diané

Source : https://www.visionguinee.info/

(*) https://guinafnews.org/linstabilite-nest-pas-le-terrorisme-elle-est-le-crime-politique-des-etats-hypertrophies-faya-lansana-millimouno/

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