Contre La sansure

Simandou 2040 : au-delà des chiffres, les quatre questions qui décideront de son succès

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Avec 122 mégaprojets, 36 réformes et plus de 200 milliards de dollars d’investissements projetés sur quinze ans, Simandou 2040 s’impose comme l’un des programmes de transformation économique les plus ambitieux jamais lancés en Afrique de l’Ouest. À l’ampleur des annonces répondent déjà les débats habituels : pour les uns, le programme ouvre une nouvelle ère de prospérité ; pour les autres, il porte les germes d’un endettement excessif et d’attentes irréalistes.

Ces réactions sont compréhensibles. Elles risquent pourtant de passer à côté de l’essentiel.

Les grandes transformations économiques ne se jouent ni dans le nombre de projets annoncés ni dans le montant des investissements mobilisés. Elles se jouent dans la capacité d’un État à financer durablement ses ambitions, à maintenir une trajectoire macroéconomique soutenable, à coordonner efficacement l’action publique et à transformer les plans en résultats concrets.

Avant d’examiner ces enjeux, il convient de dissiper une confusion fréquente. Les données disponibles ne décrivent pas aujourd’hui une trajectoire de surendettement incontrôlé. La dette publique guinéenne est passée de 48 % du PIB en 2024 à une projection inférieure à 40 % en 2026. En mars dernier, Standard & Poor’s a relevé la perspective souveraine du pays de stable à positive. De son côté, le Fonds monétaire international continue de qualifier le risque de surendettement de modéré, une évaluation qui ne prend pas encore pleinement en compte les futures recettes générées par les exportations de minerai de fer.

Cela ne signifie pas que les risques sont absents. Cela signifie simplement que le véritable débat se trouve ailleurs.

La première question est celle de la capacité fiscale.

Avec des recettes fiscales représentant environ 13 % du PIB, la Guinée demeure en dessous du seuil de 15 % généralement considéré par la littérature économique comme le minimum nécessaire pour soutenir durablement les politiques publiques de développement. Cette réalité est loin d’être anecdotique. Le programme prévoit une contribution significative de l’État au financement de nombreux investissements structurants.

Or, aucune économie n’a durablement financé son développement par la seule rente extractive ou par un recours permanent à l’endettement. Les trajectoires de réussite reposent sur une capacité croissante à mobiliser les ressources domestiques. L’enjeu fondamental n’est donc pas seulement de savoir combien rapportera Simandou, mais si cette richesse permettra de renforcer durablement les capacités fiscales de l’État.

La deuxième question concerne la qualité de la dette.

Les marchés financiers et les institutions internationales savent qu’un ratio dette/PIB ne raconte jamais toute l’histoire. La soutenabilité dépend également du coût du financement, de sa maturité, de sa structure et de la répartition entre dette concessionnelle et dette commerciale.

Une baisse du ratio d’endettement peut parfois masquer une dégradation progressive de sa qualité. La montée des financements domestiques non concessionnels, généralement plus coûteux et de maturité plus courte, constitue, à cet égard, un sujet de vigilance légitime.

Pour Simandou 2040, la question essentielle n’est donc pas seulement le volume de la dette. Elle est de savoir si la structure du financement restera compatible avec les exigences de stabilité macroéconomique et de croissance de long terme.

La troisième question porte sur l’architecture de pilotage.

C’est probablement le défi le moins visible, mais l’un des plus déterminants. Car la réussite d’un programme de cette ampleur dépend moins de la qualité de sa conception que de la qualité de sa gouvernance.

Qui arbitrera les priorités lorsque les contraintes budgétaires imposeront des choix ? Quels critères guideront la sélection et le séquençage des investissements ? Quels mécanismes empêcheront la dispersion des ressources entre des dizaines de projets concurrents ? Quel sera le centre réel de coordination chargé d’assurer la cohérence de 122 mégaprojets impliquant plusieurs ministères, agences publiques et partenaires privés ?

L’expérience internationale est riche d’enseignements. Les grands programmes de transformation échouent rarement faute d’ambition. Ils échouent plus souvent faute de coordination, de priorisation et de discipline dans l’allocation des ressources.

Enfin, la quatrième question est celle de la capacité d’exécution.

La Banque mondiale souligne depuis plusieurs années les limites de capacité d’absorption auxquelles sont confrontées de nombreuses administrations africaines. Entre l’annonce d’un projet et sa livraison effective se trouvent les études techniques, les procédures de passation de marchés, la gestion foncière, la supervision des travaux, le contrôle des coûts et le suivi de la performance.

C’est précisément à ce niveau que se joue la différence entre ambition et transformation.

Les investisseurs, les bailleurs et les partenaires techniques ne jugeront pas Simandou 2040 sur ses intentions. Ils le jugeront sur sa capacité à livrer des infrastructures fonctionnelles, dans les délais annoncés et selon les standards attendus.

Cette exigence renvoie également à une question de transparence. Le précédent Programme de référence intérimaire 2022-2025 n’a jamais fait l’objet d’une évaluation publique, indépendante et chiffrée de ses résultats. Pour un programme de l’ampleur de Simandou 2040, la crédibilité passera nécessairement par des mécanismes réguliers de suivi, d’évaluation et de reddition de comptes.

Au fond, la véritable question n’est pas de savoir si la Guinée peut annoncer 122 mégaprojets. Elle est de savoir si elle peut, simultanément, accroître sa capacité fiscale, préserver la qualité de son financement, mettre en place un pilotage efficace et renforcer ses capacités d’exécution. C’est à l’épreuve de ces quatre fondamentaux que se jouera le succès de Simandou 2040.

Les chiffres impressionnent. Les institutions, elles, produisent les résultats.

Elhadj Aziz Bah

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