Sommet « Africa Forward » : il « faut changer le regard » sur la question du financement en Afrique
Lors de leurs discours de clôture du sommet « Africa Forward », Emmanuel Macron et son homologue kenyan William Ruto ont renouvelé leur appel à une réforme de l’architecture financière mondiale, afin qu’elle soit plus adaptée aux besoins de l’Afrique. Depuis Nairobi, le conseiller économique du président kenyan David Ndii a accordé une interview à France 24. Il y aborde les enjeux du sommet, ainsi que la relation entre le Kenya et la France.
Le sommet « Africa-Forward » s’est clos mardi 12 mai à Nairobi, au terme d’une journée très politique rassemblant plus de 35 chefs d’État et de gouvernement africains. Coorganisé par la France et le Kenya, cet événement avait pour but de renforcer les partenariats économiques entre l’Hexagone et l’Afrique, mais également de trouver des solutions structurelles aux difficultés persistantes de financement sur le continent.
Un thème à nouveau martelé par Emmanuel Macron et William Ruto lors de leurs discours de clôture. « L’architecture financière mondiale continue d’imposer des taux d’emprunt très élevés aux économies africaines, freinant leur développement », a ainsi alerté le président kenyan, estimant que l’Afrique ne pouvait pas « demeurer en marge » de ce système.
Un combat que les deux dirigeants se sont engagés à « défendre » lors de la réunion du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), organisée en juin en France et à laquelle Emmanuel Macron a invité son homologue.
À Nairobi, France 24 a rencontré le chef du conseil économique du président William Ruto, David Ndii, pour évoquer cette question et dresser un premier bilan du sommet au Kenya.

William Ruto dénonce un système financier qui pénalise l’Afrique, avec des taux d’emprunt trop élevés. Pouvez-vous nous expliquer sur quoi se base ce constat ?
David Ndi : Les taux d’emprunt sur les marchés internationaux sont établis en fonction d’une analyse des risques. Plus le risque qu’un État ou une entreprise ne puisse pas rembourser est élevé, plus le taux d’emprunt sera important. En fonction de ces analyses, les grandes agences de notation – Fitch, Moody’s ou S&P – attribuent des notes souveraines qui influencent ces taux. Le problème est qu’en ce qui concerne l’Afrique, il y a un biais de perception.
Ces agences considèrent qu’il est plus risqué d’y investir qu’ailleurs, ce qui ne correspond pas à la réalité que nous observons sur le continent. À titre d’exemple, une étude de 2020 de Moody’s Analytics révélait un taux de défaut de paiement cinq fois plus élevé en Amérique latine qu’en Afrique. Pourtant, les taux d’emprunt demeurent plus élevés sur notre continent, ce qui est un non-sens économique.
En conclusion, il est normal de conserver un système fondé sur le risque. Mais le niveau évalué pour l’Afrique n’est pas adapté. Il faut donc changer le regard sur cette question.
Concrètement, comment ces taux élevés nuisent au développement du continent ?
Ces taux, compris entre 10 % et 20 %, sont deux à quatre fois plus élevés qu’en Europe, mais aussi plus élevés que dans la plupart des pays d’Asie et posent un gros problème de compétitivité.
En conséquence, il s’avère économiquement plus avantageux de faire construire des infrastructures, par exemple, par les Chinois, que de les faire nous-même. Il est également compliqué de construire des projets énergétiques comme des centrales électriques, car les entreprises devront répercuter le coût de l’emprunt sur la facture des consommateurs. C’est la raison pour laquelle nous manquons d’infrastructures en Afrique et que les coûts de l’énergie sont parfois très élevés.
Par ailleurs, l’obligation pour les banques de détenir un capital plus important en réserve, lorsqu’elle prêtent sur des marchés « risqués », peut avoir un effet dissuasif.
Mais face à ces difficultés le continent ne reste pas les bras croisés. On assiste à l’émergence d’un écosystème permettant de structurer de grands projets d’infrastructures sans devoir dépendre des grandes institutions internationales. Cela passe par la montée en puissance de nos institutions financières de développement, comme l’Africa Finance Corporation ou Afreximbank, qui jouent un rôle crucial, car elles ont une meilleure connaissance des réalités et ne ne considèrent pas l’Afrique comme un marché secondaire.
William Ruto établit un lien très fort entre la question du financement et la lutte contre le réchauffement climatique. Que veut-il dire exactement ?
Les menaces liées au réchauffement climatique ont mis l’Afrique en position de force d’une certaine manière. Certes, notre continent est l’un des plus affectés, bien qu’il soit moins responsable des émissions. Mais c’est aussi l’endroit où l’on trouve tous les matériaux critiques nécessaires à la transition énergétique.
Et pour que la transition soit véritablement verte, il faut que ces matériaux soient extraits et transformés sur place en utilisant des énergies décarbonnées. Au Kenya, par exemple, nous avons l’un des plus grands parcs éoliens d’Afrique, à Turkana, d’une puissance électrique de 300 MW. C’est ce type d’énergie qu’il faut utiliser pour raffiner, et pas du charbon comme le fait la Chine. Mais cela nécessite de très gros investissements en Afrique et des taux plus avantageux pour qu’ils puissent se déployer plus vite et qu’ils soient rentables, donc ces combats sont intrinsèquement liés.
La question du financement en Afrique était au cœur du sommet « Africa Forward ». Quel bilan faites-vous de cet événement ? Comment le partenariat avec la France est-il perçu au Kenya ?
Je pense que cet événement est une réussite. Nous avons eu plusieurs milliers de participants, mais aussi un grand nombre de chefs d’État. C’est rassurant de voir que dans le monde que nous connaissons aujourd’hui, le multilatéralisme résiste.
La réforme de l’architecture financière ne se limite pas à la question des taux, elle implique un changement de regard et une plus grande ouverture des institutions financières vers l’Afrique. Ce processus ne se fera pas du jour au lendemain. Mais ce type de sommet peut permettre de poursuivre sur cette lancée. Il en va de même pour la question climatique, dont on avait l’impression qu’elle était moins présente ces derniers temps dans les discours politiques.
Pour ce qui est du partenariat avec la France, nous sommes bien sûr au courant des problèmes que la France rencontre avec certaines de ses anciennes colonies. Mais nous n’avons pas cet historique et les Kenyans n’ont pas d’affect particulier avec la France.
Je pense qu’une relation mutuellement bénéfique est possible. Emmanuel Macron s’est beaucoup exprimé sur la réforme du système financier et la question climatique, il peut porter cette question au niveau européen. La France conserve également une influence certaine au sein des grandes institutions et notamment du Fonds monétaire international (FMI), qui a eu plusieurs directeurs français, ce qui présente un intérêt pour nous. De son côté, Emmanuel Macron a tout intérêt à accompagner l’Afrique, qui représente un potentiel énorme et est de plus en plus courtisée. Je pense donc qu’il est possible d’avancer ensemble.
Mais ce partenariat est aussi basé sur la bonne entente personnelle entre Emmanuel Macron et William Ruto. Et il est possible que les élections qui se profilent en 2027, au Kenya et en France, changent la donne.
Par : David RICH

