Contre La sansure

Usurpation de titres et fonctions : il faut rendre à César ce qui appartient à César

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L’effondrement de la décharge de Dar Es-Salam a polarisé toutes les attentions. Le drame a mobilisé les acteurs politiques et médiatiques, suscitant une vive émotion au sein de l’opinion publique. Au milieu de ce chaos, une image n’est pas passée inaperçue : celle d’enfants morts, retrouvés sous les décombres et entassés les uns contre les autres. La photographie a été largement diffusée sur les réseaux sociaux.

Le premier cas

La diffusion d’images aussi insoutenables, sous prétexte d’informer, est inadmissible. Elle met surtout en lumière une nécessité devenue impérieuse : mettre ou remettre de l’ordre dans certaines corporations professionnelles, en rappelant à chacun les limites de ses compétences et les exigences liées à l’exercice de son métier.

Être journaliste ne devrait pas être le fruit du hasard. C’est un choix, souvent mûri très tôt, parfois dès le lycée, lorsque se révèle une véritable vocation pour l’écriture, la lecture, la curiosité intellectuelle et la compréhension du monde. Vient ensuite la formation professionnelle. Au minimum trois années d’études pour obtenir une licence, trois années au cours desquelles l’étudiant apprend progressivement à rechercher, vérifier, hiérarchiser, traiter et diffuser l’information.

Pour certains, ces trois années ne suffisent pas. Ils poursuivent leurs études en master 1, puis en master 2, parce qu’ils savent qu’on ne devient pas journaliste simplement parce qu’on le souhaite. Au-delà de la passion, de la curiosité et de la culture générale, le métier exige une solide formation, une parfaite connaissance des règles professionnelles et un sens aigu de la responsabilité.

Car un journaliste qui a mal appris son métier peut devenir pour la profession ce qu’un pilote de ligne mal formé représente pour les passagers d’un vol long-courrier : un danger.

Le deuxième cas

Dans un pays où l’usurpation de titres et de fonctions semble faire florès, le journalisme n’est d’ailleurs pas le seul métier confronté à cette forme d’imposture. La médecine en souffre également. Une profession qui, elle aussi, exige de longues années d’études et une formation rigoureuse.

Pour devenir médecin, il faut au moins sept années de formation. Sept années durant lesquelles l’étudiant acquiert progressivement des connaissances sur le corps humain, les maladies, leurs symptômes, les méthodes de diagnostic et les traitements. Et parce que même sept années d’études ne permettent pas de tout connaître, certains poursuivent leur formation dans des domaines de spécialisation.

Il en va de même pour la pharmacie. Le médecin et le pharmacien sont deux professionnels de santé dont les compétences sont différentes, mais complémentaires. Le premier pose un diagnostic et prescrit un traitement ; le second, dans le cadre de ses compétences, délivre les médicaments et apporte les conseils pharmaceutiques nécessaires à leur bon usage.

Pourtant, comme si toutes ces années d’études étaient inutiles, il n’est pas rare de voir des personnes sans qualification appropriée ouvrir des boutiques de vente de médicaments et s’improviser à la fois médecins et pharmaciens.

Un patient entre, décrit ses symptômes et demande au vendeur quel médicament pourrait le soulager. Le vendeur lui désigne alors un produit, parfois sans même connaître précisément la nature de son mal. Pour convaincre son client, il peut aller jusqu’à lui promettre que le médicament est « terre à terre », autrement dit qu’il produira des effets immédiats.

Ainsi, celui qui n’a reçu ni la formation du médecin ni celle du pharmacien se retrouve à poser des diagnostics et à prescrire des traitements. Ce qui devrait relever de professionnels dûment formés devient une activité exercée au gré des circonstances. Avec, à la clé, des risques considérables pour la santé des populations.

Le troisième cas

Troisième corporation particulièrement exposée à cette usurpation : celle des ingénieurs en bâtiment. Les effondrements d’immeubles enregistrés à Conakry rappellent, chaque fois qu’ils surviennent, les conséquences potentiellement dramatiques du non-respect des compétences professionnelles et des normes de construction.

Comme la médecine et le journalisme, l’ingénierie est un métier qui exige une formation approfondie. Lorsque l’étudiant choisit cette spécialité, il apprend à connaître les ouvrages, les matériaux, les caractéristiques des sols, les contraintes environnementales, ainsi que les qualités et les quantités des différents éléments nécessaires à une construction.

Pendant que l’ingénieur consacre des années à acquérir ces connaissances, le maçon apprend généralement son métier « sur le tas », selon l’expression consacrée. Cette expérience pratique est précieuse et indispensable dans le domaine de la construction. Mais elle ne saurait, à elle seule, se substituer aux compétences et aux responsabilités de l’ingénieur.

Or, il arrive qu’un propriétaire, estimant les prestations d’un ingénieur trop coûteuses, confie à un maçon la construction d’un bâtiment de plusieurs niveaux. Le maçon accepte alors de prendre en charge un ouvrage pour lequel il ne possède pas nécessairement les compétences techniques requises.

Lorsque les règles de construction ne sont pas respectées, lorsque les matériaux sont mal choisis ou insuffisants, lorsque les études du sol et les calculs de structure sont négligés, les conséquences peuvent être dramatiques. Un bâtiment peut s’effondrer et faire des victimes.

Conclusion

Il faut donc que chacun reste à sa place et exerce dans le respect de ses compétences. Le médecin prescrit ; l’infirmier applique les soins qui relèvent de ses compétences. L’ingénieur conçoit, calcule, établit les plans et détermine les caractéristiques techniques nécessaires ; le maçon exécute les travaux conformément aux prescriptions.

Chacun joue un rôle indispensable, mais aucun ne devrait usurper celui de l’autre. Et le journalisme dans tout cela ? Il est peut-être le seul métier qui n’ait pas véritablement d’apprenti. On ne devient pas journaliste en passant simplement de longues années aux côtés d’un professionnel. On le devient par la formation, la pratique, la lecture, l’observation, l’expérience et surtout par l’apprentissage permanent des règles qui régissent la collecte et la diffusion de l’information.

Informer n’est pas simplement publier ce que l’on voit. C’est savoir ce que l’on peut montrer, ce que l’on doit vérifier, ce qu’il faut contextualiser et, parfois, ce qu’il faut s’abstenir de diffuser.

C’est précisément là que réside la différence entre celui qui exerce véritablement le journalisme et celui qui se contente de publier.

Rendre à César ce qui appartient à César, c’est donc rappeler une évidence : chaque métier a ses exigences, ses responsabilités et ses compétences. Les ignorer au nom de l’improvisation, de la facilité ou de la recherche du sensationnel peut coûter cher.

Dans le journalisme comme dans la médecine ou le bâtiment, l’amateurisme n’est jamais sans conséquences. Lorsqu’il s’agit de vies humaines, il peut même devenir tragique.

Habib Yembering Diallo

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