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Comment Sékou Touré a planifié l’exécution de Telli Diallo bien avant 1976 ? (*)

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La chronologie des événements montre que Sékou Touré a toujours cherché à contenir Telli Diallo, et à le ramener en Guinée pour l’éliminer à son heure.

A quelques jours de la tenue du sommet de Rabat de 1972, le Roi du Maroc a dépêché à Conakry, une mission composée du Secrétaire Général du Palais et de Diallo Telli, qui fut accompagnée de Soumaré. Cette mission avait deux objectifs :

Plaider pour la présence de Sékou Touré au sommet de Rabat
Préparer l’avenir de Diallo Telli en cas de non réélection

Au Sommet de l’O.U.A. de Rabat en 1972, Telli n’a pas été réélu. La tradition veut que le chef de l’Etat dont le pays abrite le sommet devienne président de l’O.U.A. pendant un an. Le roi Hassan II a donc été élu président en exercice de l’O.U.A. pour un an.

Les archives peuvent certifier, le roi Hassan II a prononcé à la séance de clôture un discours dans lequel il a déclaré notamment que « l’Afrique n’est pas ingrate. L’ancien Secrétaire Général retrouvera bientôt un poste à la mesure des responsabilités qu’il a assumées à la tête de notre continent ». Le roi Hassan II, via son émissaire, avait demandé à Sékou Touré de proposer Telli au poste de Secrétaire Général aux Nations Unies, proposition qu’il allait soutenir en qualité de Président en exercice de l’O.U.A.. Bassirou Barry confirme que le roi du Maroc avait aussi négocié préalablement ce poste avec le Secrétaire Général des Nations Unies Kurt Waldhein. Hassimiou Soumaré explique : « quand on est arrivé à Conakry, Sékou Touré nous a reçus directement au Palais. Et le message du roi du Maroc lui a été remis directement.

Le Roi Hassan II du Maroc à l’ouverture du Sommet de l’OUA organisé par son pays, auquel Sékou Touré s’est absenté.

 

 

 

Sékou Touré et le Roi du Maroc avaient une estime, un respect et une admiration mutuelle. Après, nous sommes tous repartis à Rabat rendre compte. Mais comme Sékou Touré n’est pas venu au sommet, les marocains ont compris que Telli n’aurait pas un troisième mandat. Donc il fallait préparer Telli à autre chose. Diallo Telli croyait toujours en certains chefs d’État amis, mais qui ne faisaient plus la majorité. Telli a toujours eu les occidentaux contre lui durant tous ses mandats. Mais en politique, tout est toujours possible.

Barry Bassirou est rentré directement à Addis-Abeba après son retour de Conakry. Hassimiou Soumaré dit à Barry Bassirou : « tu sais que Telli va aller aux Nations Unies ? » Telli est rentré en Guinée parce qu’il pensait qu’il ne resterait que pendant quinze jours au maximum. C’est pendant qu’il était en vacances à Paris que Barry Bassirou apprend la nomination de Telli comme ministre de la Justice. Il sut tout de suite que le piège s’était refermé sur Telli. Il n’en sortira plus sauf s’il réussit à sortir de la Guinée, ou si Sékou Touré meurt, ou s’il y a un coup d’État. Hassimiou a pensé que Telli avait signé son arrêt de mort.

Selon Barry Bassirou, aux yeux de Sékou Touré, Telli cumulait trois handicaps: il est peul (Sékou Touré dira publiquement : « je déclare la Guerre aux peuls »), Telli était un intellectuel brillant. Telli était connu sur le plan international. Sékou ne pouvait pas le laisser en vie. C’était une question de temps. Plusieurs preuves attestaient de cela.

Toujours selon Barry Bassirou, « en 1972, quand on revenait de Rabat via Rome et Asmara, un ministre éthiopien l’aborde dans l’avion et lui demande de dire à Telli de ne pas rentrer en Guinée parce que d’après lui les informations dont le gouvernement dispose ne sont pas bonnes pour lui. Il a tout fait pour que Telli ne rentre pas.

Barry Bassirou a rencontré Mourtada Diallo, un sénégalo-malien qui travaillait à la CEA et qui était un ami de Telli et lui a transmis le message du ministre éthiopien. Ce dernier a réuni tous les africains d’Addis-Abeba pour aller voir Telli pour le convaincre de ne pas rentrer ». Il a dit : « maintenant qu’il est rentré, prions pour lui ! »

Selon Hassimiou Soumaré, après ses deux mandats, Telli espérait en avoir un troisième pour accéder ultérieurement au poste de Secrétaire Général des Nations Unies.

Selon lui, en 1972 au sommet de Rabat les chances de réélection de Telli étaient minimes du fait de sa lettre adressée à Sékou Touré dans laquelle il affirmait notamment que certains sont contre lui. En plus le Président Sékou Touré n’en voulait pas.

Il ne s’est pas rendu au sommet de l’O.U.A. organisé au Maroc, et cela malgré l’invitation personnelle du roi Hassan II. En outre, quelques grands soutiens de Telli étaient soit morts soit ont quitté leurs fonctions, notamment l’empereur d’Éthiopie, Hailé Sélassié.

Ainsi Telli perdit les élections et suivit son destin.

Pourquoi Sékou Touré a fait exécuter Telli Diallo ?

Ce témoignage est celui de Kapet de Bana, un ressortissant camerounais qui a choisi de venir en Guinée servir le régime et enseigner à l’université de Conakry. Il résume parfaitement comment Sékou Touré en fin autocrate machiavélique a planifié le retour, l’arrestation, et l’exécution du premier Secrétaire exécutif de l’OUA.

Il est certainement l’un de ceux qui ont vécu les dernières heures de Diallo Telli pour s’être retrouvé dans la même cellule que lui au camp de concentration Boiro, de sinistre réputation. Ci-dessous des extraits des déclarations enregistrées de Kapet de Bana transcrites scrupuleusement, sous la main du correcteur.

Diallo Telli est l’un des grands intellectuels de l’Afrique de son époque parce qu’il faisait partie de ceux qui avaient en même temps la formation et la culture ; et surtout c’est ce qu’on appelle un « gentleman ». Il aimait le peuple. Il avait une chose qu’on redoutait c’est qu’il était très intelligent et très ouvert. Je pense que c’est la jalousie qui l’a fait tuer. Il était brillant. Il en était conscient. En particulier, les gens comme Sékou Touré et son frère Ismaël Touré, étaient jaloux du Secrétaire Général de l’O.U.A.. Diallo Telli était aimé par tous les chefs d’État d’Afrique puisqu’il était à l’Organisation de l’Unité Africaine. Sinon il ne serait pas allé à l’O.U.A. parce qu’à l’époque il était le seul capable de soulever l’enthousiasme quand il parlait dans l’assemblée de tous les chefs d’état réunis.

A l’époque personne que lui dans sa génération (n’était aussi brillant), même Sékou Touré avait peur qu’il soit aussi brillant. Les gens comme Houphouët-Boigny avaient misé sur lui pour remplacer Sékou Touré, surtout que sa famille était déjà à Dakar[1]. Sékou Touré avait peur qu’on l’élimine pour le remplacer par Diallo Telli. Il faut que les gens précisent ces aspects intimes, psychologiques à l’époque. A l’époque, les chefs d’État au pouvoir étaient d’une médiocrité. Mais son cas était particulier parce qu’il était brillant et surtout, il était Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il avait la dimension, plus qu’un chef d’État puisque c’est lui qui réunissait les chefs d’État. Je répète que c’est ce point qui était un point qui rendait les Guinéens complexés. C’est le complexe qui l’a éliminé. Il faut accentuer çà. Nous avons vécu ça.

Quand tu parlais de lui (Diallo Telli) à Sékou Touré, il devenait plus noir que jamais. Il n’aimait pas entendre son nom.

Quand Diallo Telli a été arrêté, on l’a amené directement dans ma cellule. Heureusement j’ai pu donner des nouvelles à la famille… Il a déclaré : « je vais mourir ici. On ne peut pas m’amener ici et que je sorte vivant. Je vais mourir ici malgré l’intervention des chefs d’État », puisqu’il était le premier Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il croyait que Sékou Touré ne tuerait pas un homme comme çà, connu de toute l’Afrique. Et au-delà, il m’a dit : « quand tu sortiras, je sais que vous on ne vous tuera pas, mais moi je vais mourir ici, je ne sortirai pas d’ici vivant ». J’ai donné ce témoignage.

Diallo Telli est mort de diète, il est mort de faim. On l’a torturé jusqu’à ce qu’il meurt de faim.

En conclusion, l’anniversaire du 25 mai 2022 nous rappelle tous les rendez-vous manqués par la Guinée. Nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper que Sékou Touré fit exécuter Telli Diallo, comme il le fit pour la quasi-totalité des grands diplomates guinéens, comme Karim Bangoura, Achkar Marof, etc… principalement parce qu’il ne supportait pas que quelqu’un d’autre que lui brille. Or malheureusement pour la Guinée, nous disposions d’un grand nombre d’hommes et de femmes de valeur dans tous les domaines de la société, qu’il s’agisse de la diplomatie, du commerce, de l’administration, de la finance ou de l’enseignement : quasiment tous ceux qui ont brillé sont morts en prison ou ont dû fuir en exil pour sauver leur vie.

Professeur Kapet de Bana, camerounais, a participé à la rédaction des Tomes de Sékou Touré.

Contrairement à ce qui est véhiculé par le PDG et ses soutiens, la décision d’exécuter le premier Secrétaire Général de l’OUA n’a pas été prise à la suite de la découverte d’un prétendu complot en 1976 dans ce pays déjà entièrement quadrillé par Sékou Touré et ses hommes depuis 1958, mais plutôt dès le jour ou Telli Diallo s’est fait connaître à Dakar en début de carrière.

En effet, la haine qu’il lui vouait était connue et fut parfaitement décrite par l’un de ceux qui ont écrits les fameux « tomes » de Sékou Touré, à savoir Kapet de Bana. En dirigeant machiavélique qu’il était, Sékou Touré a juste attendu le moment qu’il a jugé opportun pour éliminer ce grand homme africain.

Qu’il faudrait alors que ceux qui aiment tant « Sékou Touré, le libérateur, le combattant de la cause africaine » se demandent pourquoi l’Afrique n’a jamais organisé un sommet de l’OUA en terre guinéenne en 26 ans de pouvoir du dictateur : vingt-six ans et jamais un sommet !

Ces guinéens ne réalisent pas que la Guinée a arrêté de briller lorsqu’elle a fait exécuter des dizaines de milliers de ses propres concitoyens, qui étaient en réalité ceux qui avaient fait de la Guinée le joyau des colonies françaises. Les dirigeants africains l’ont bien compris ; ils ont su qui était Sékou Touré, et l’ont ménagé compte tenu de l’aura de son NON à de Gaulle.

Si la Guinée d’aujourd’hui veut renouer avec le succès et redevenir ce qu’elle était déjà en 1958, ses dirigeants doivent comprendre qu’il faut d’abord et avant tout une véritable réconciliation basée sur la Vérité et la Justice ; telle que définie par l’Association des victimes des « camp Boiro » et non pas par des mesurettes en trompe-l’œil qui ne trompent que ceux qui veulent bien se laisser tromper.

Il faut en outre « dé-sékoutouréiser » entièrement ce pays ; c’est-à-dire extraire les violations des droits humains du vocabulaire et des actions des dirigeants, leur apprendre à respecter la population, et promouvoir l’excellence et non le copinage et l’ethnocentrisme. On ne construit pas un pays en disant simplement NON ; on bâtit une Nation en éduquant, formant, valorisant de manière homogène et cohérente l’ensemble des ressources humaines dont on a hérité en venant au Pouvoir dans le but d’asseoir les fondements d’une économie a même de relever les défis de la concurrence entre nations.

Pauvre Guinée ! Nous en sommes encore loin car nous nous nourrissons toujours des illusions véhiculées par quelques nostalgiques d’un des dictateurs les plus sanguinaires qu’ait connue notre jeune Afrique.

Ou est-ce que tout cela va nous mener ? Espérons que nous ne deviendrons pas le Haïti de l’Afrique.

Par Babahady Maréga

membre du bureau exécutif de l’AVCB

Image en première : Sékou Touré à droite et Diallo Telli à gauche https://outlet.historicimages.com/products/acy71

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