»Aujourd’hui, le défi de la Guinée et du continent africain n’est plus seulement d’ordre territorial, il est institutionnel, économique et démocratique. »
MON DISCOURS À L’UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES LORS DE LA CÉLÉBRATION DU 68E ANNIVERSAIRE DE L’INDÉPENDANCE DE LA GUINÉE, PLACÉ SOUS LA COMMÉMORATION DE L’UN DES PLUS GRANDS ALMAMYS DU FOUTA, L’ALMAMY BOKAR BIRO BARRY :
《Mesdames et Messieurs,
Chers invités, distingués enseignants et chercheurs, chers aînés et Sages du Fouta, chers jeunes,
Cher Ustaz Bhouria,
Assalamu alykum wa rahmatullaye,
Il y a vingt et un ans, jour pour jour, je franchissais pour la première fois les portes de cette université, l’Université Libre de Bruxelles. Je me rappelle comme si c’était hier le poids de mes valises, mais surtout celui de mes ambitions. Je venais m’immerger dans la rigueur des mathématiques appliquées et de la statistique, cherchant dans la précision des chiffres une grille de lecture du monde.
J’ai quitté l’ULB diplômé, l’esprit façonné par l’esprit critique et la libre recherche. Et aujourd’hui, la vie effectue sa plus belle boucle : je me tiens de nouveau face à vous, non plus avec un carnet de notes sous le bras, mais sous une tout autre forme, porté par le devoir de mémoire et de transmission.
Permettez-moi, cher Ustaz Bhouria, de vous adresser mes plus sincères remerciements et de vous rendre cet honneur : c’est grâce à votre vision et à votre engagement que mon retour sur ce campus s’accomplit aujourd’hui, autour d’une figure illustre de notre histoire nationale et continentale : l’Almamy Bokar Biro Barry.
Rappeler le nom de l’Almamy Bokar Biro, c’est plonger dans l’une des pages les plus intenses de la résistance et de la souveraineté africaines.
En 1896, face à l’avancée coloniale et aux divisions internes du Fouta-Djaloo, Almamy Bokar Biro choisit le refus absolu de la soumission. À la bataille de Porédaka, conscient du déséquilibre des forces, il préféra tomber les armes à la main plutôt que de signer la capitulation de son peuple. Il nous a légué le passé d’une Afrique debout, fière, refusant que l’on dicte son destin depuis des chancelleries étrangères.
Mais, mesdames et messieurs, l’histoire ne sert à rien si elle n’est qu’un musée de souvenirs ou un refuge de nostalgie. Ce qui doit nous importer aujourd’hui, c’est le présent.
Regardons la Guinée et l’Afrique contemporaines. Alors que nous célébrons ce 68ᵉ anniversaire de l’indépendance de notre chère Guinée — cette nation pionnière qui, en 1958, disait un « NON » héroïque et retentissant à la domination —, nous devons nous poser une question lucide : qu’avons-nous fait de cette liberté conquise de haute lutte ?
Aujourd’hui, le défi de la Guinée et du continent africain n’est plus seulement d’ordre territorial, il est institutionnel, économique et démocratique. Notre présent exige la cohésion nationale, la justice, la bonne gouvernance et le dépassement des querelles fratricides. Le piège qui a parfois affaibli le Fouta d’hier et la Guinée d’aujourd’hui reste le même : la division. C’est l’incapacité à unir nos forces face aux enjeux mondiaux qui nous fragilise.
Quel avenir devons-nous alors tirer de la figure de Bokar Biro et de l’héritage de 1958 ?
L’avenir exige de nous une souveraineté éclairée. À l’heure de l’intelligence artificielle, de la transition énergétique et de la géopolitique complexe des ressources, l’indépendance ne se crie plus seulement dans des discours : elle se calcule, se planifie et s’impose par la science, l’éducation et le travail.
De la même manière qu’un statisticien cherche l’ordre dans le chaos des données, nous devons extraire des épreuves de notre passé une équation d’avenir pour l’Afrique :
Unité + Éducation + Courage politique = Souveraineté réelle.
Nous devons bâtir une Guinée où chaque fils et fille du pays se reconnaît dans le destin national, et une Afrique capable de parler d’une seule voix sur la scène internationale.
En revenant à l’ULB aujourd’hui, je réalise que le savoir n’a de valeur que s’il sert à éclairer la mémoire et à construire l’avenir. Bokar Biro a donné sa vie pour que nous soyons libres. Nos pères de 1958 ont tracé la voie de la dignité. Il nous appartient désormais, à nous et aux générations futures, d’être les architectes de la prospérité et de la paix.
Je conclurai mon propos par cette sagesse ancestrale transmise dans notre langue, le pular :
《Ndiyan yoolataa gorko, ko feere mutata.》
L’eau ne noie pas l’homme avisé, c’est le manque de stratégie et de discernement qui le coule.
Puisse l’esprit de décision, la stratégie et le courage de l’Almamy Bokar Biro inspirer nos actions pour la Guinée et pour l’Afrique.
Je vous remercie.》
