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Chronique De La Transition N°17: Le Sentiment National ( Par Titi Sidibé Et Mory Camara)

Le présent numéro des chroniques de la transition se veut tout d’abord une revue générale de l’état du sentiment national chez les Guinéens à l’occasion du 64ème anniversaire de l’accession du pays à l’indépendance.
Le 2 octobre 2022, l’heure était donc à la fête partout dans le pays, tant les autorités de la transition que les organisations de la société civile, en passant par les partis politiques et les médias publics et privés, ont tenu à marquer la fête nationale d’une empreinte de ferveur et de fierté nationale. Le CNRD et le gouvernement de transition ont tenu à mettre les petits plats dans les grands pour donner une épaisse envergure aux festivités organisées dans toutes les grandes villes du pays, notamment à Kaloum (Conakry).
Sur l’esplanade du Palais du peuple, le traditionnel défilé des forces armées et sociales a bien eu lieu en présence du Colonel Mamadi Doumbouya, président de la transition. Malgré quelques ratés observés dans l’organisation, l’esprit de célébration l’a emporté sur les habituelles critiques.
Le président de la transition qui a procédé au dépôt d’une gerbe de fleur à la Place des Martyrs en compagnie du ministre de la défense, Aboubacar Sidiki Camara, et des chefs d’états-majors Balla Samoura (gendarmerie) et Sadiba Koulibaly (forces armées). L’adresse à la Nation du colonel Doumbouya s’est faite au siège de la Haute Autorité de la Communication (HAC), lieu qui aurait abrité la rencontre décisive en 1958 entre le syndicaliste Ahmed Sékou Touré et le Général De Gaulle.

En substance, le colonel paré de sa tenue d’apparat pour l’occasion, a tenu un discours d’autosatisfaction quelque peu contredit par la réalité de la situation du pays. Il s’est en effet réjoui des résultats obtenus par son gouvernement dans le cadre de la réconciliation nationale et du recul du communautarisme qui avait miné le pays. Il a dit placer les festivités de la fête d’indépendance sous le signe du renouveau, de la réconciliation nationale, de la justice et du pardon.
La réalité est pourtant tout autre tant sur le plan de la cohésion nationale que sur celui de la fin de l’arbitraire et de l’injustice. L’opinion a d’ailleurs été saisie de l’énumération, en guise d’illustration, de situations difficiles que traversent les Guinéens dans certaines localités du pays. Ainsi dans son envolée lyrique, il a fait allusion aux douleurs d’une jeune mère accouchant dans un hôpital malfamé de Balaki, aux difficultés d’un père pour la rentrée scolaire à Boké, au chômage des jeunes à Kaloum, à l’insuffisance des engrais agricoles à Koundian et aux infrastructures de base obsolètes en région forestière. Cependant, la localité de Ratoma qui abrite la zone dénommée « Axe » avec ses nombreux défis sociaux et sécuritaires ainsi que la concentration du nombre de tués par balles depuis le 5 septembre 2021, n’a pas retenu l’attention du Colonel depuis la fête nationale précédente.
L’omission volontaire ou involontaire du colonel aurait pu passer dans l’opinion comme une simple anecdote, mais force est de reconnaître qu’elle est symptomatique d’un patriotisme éclaté ou à deux vitesses . D’un côté le patriotisme officiel qui est dans les bonnes grâces des autorités de la transition et, d’autre part, le patriotisme contestataire symbolisé par une certaine jeunesse de l’Axe dont le divorce avec le colonel Mamadi Doumbouya et le CNRD semble consommé depuis la reprise des manifestations du FNDC.
Pour illustrer le fossé entre ces deux visions de la Guinée à travers la fête nationale du 2 octobre 2022, on peut citer l’initiative d’un collectif de jeunes de l’Axe d’organiser les festivités de l’indépendance sur l’Axe avec comme mot d’ordre repris sur les t-shirts #AxeGN #Guinée64 ». Une initiative pour rendre hommage aux martyrs allant de l’indépendance à la transition de 2022. Cette initiative, qui a été ignorée par les autorités de la transition, s’est révélée être un grand succès de mobilisation, ce malgré quelques échauffourées avec les forces de l’ordre.
Cependant, le collectif appelé VDP (Voix du Peuple), une jeune structure rompue à l’organisation des festivités du 2 octobre à travers tout le pays, semble avoir plutôt bénéficié d’un regard bienveillant de la part des autorités. C’est notamment le cas du premier ministre qui a apporté un franc soutien à la structure en achetant un lot important de t-shirts estampillés tout simplement #Guine64. Le regard différencié des autorités sur les deux structures de jeunesse dénote très clairement et à différents niveaux la survivance ou la résurgence d’un sentiment national multiforme, voire mitigé chez les Guinéens selon qu’ils appartiennent à des groupes différents, des intérêts différents ou encore des communautés différentes.
On peut raisonnablement soutenir que le patriotisme guinéen bien que inébranlable, souffre d’une division intestine ou d’un morcellement inquiétant qui, plutôt que d’unir les citoyens en tant que Nation, met au jour leurs rapports souvent inconciliables tant avec l’histoire qu’avec le présent. La Nation guinéenne est si malmenée qu’il est légitime de s’interroger sur l’existence même d’une nation guinéenne formée par les différentes composantes du pays. Nous aimons tous la Guinée, mais le plus souvent l’amour des uns est en opposition avec celui des autres au point que l’union et le rassemblement national sont devenus de vains mots.
Hélas, plutôt que d’œuvrer à rapprocher les Guinéens et à favoriser la promotion d’un sentiment national rassembleur, les autorités du pays ont toujours brillé par le fait de tirer avantage du morcellement et de la division du sentiment national. Le phénomène n’est pas particulier au CNRD, on peut seulement soutenir qu’il joue bellement sa partition en ce moment. En Guinée, le patriotisme se conjugue toujours par la baromètre du soutien ou de la défiance vis-à-vis du pouvoir en place. Ce constat nous paraît dès lors contredire les réjouissances du Colonel Mamadi Doumbouya d’une Guinée rassemblée et regardant dans la même direction.
En attendant des lendemains meilleurs, on peut rappeler l’ouverture du procès dit des massacres du 28 septembre 2009 à la date symbolique du 28 septembre 2022 telle que voulue par le président de la transition. On notera en l’occurrence l’incarcération du capitaine Moussa Dadis Camara, président de la transition CNRD au moment du massacre, dès le jour d’ouverture du procès. Les avocats du bouillant capitaine, ayant répondu volontairement à la convocation de la justice, ont été surpris par le traitement réservé à leur client, ce d’autant plus que son lieu de détention n’est autre que « La maison centrale », soit la même prison que celui de Toumba Diakité, le présumé auteur de la tentative d’assassinat dont il avait été victime.
Malgré les désapprobations et récriminations quant au sort réservé à un ancien président de la transition qui ne s’est pas soustrait à la justice de son pays, le procureur de Dixinn a précisé, à juste titre, que la détention de Dadis Camara est conforme au code de procédure pénale qui requiert l’égalité de traitement des accusés et l’obligation pour ces derniers de se constituer prisonniers au plus tard la veille de l’ouverture du procès.
L’ouverture du procès des massacres du 28 septembre semble néanmoins opérer un certain consensus dans l’opinion. Beaucoup de Guinéens pensent qu’il était temps de rendre justice aux victimes des horribles crimes et sévices sexuels commis au stade du 28 septembre. De ce point de vue, le CNRD paraît marquer des points, même si d’aucuns pensent qu’un tel procès ne peut apporter les garanties de sincérité et de crédibilité que s’il est organisé par un pouvoir légal et légitime issu d’élections libres et transparentes.
Toujours est-il que les autorités guinéennes ont signé un protocole d’accord avec la CPI portant notamment sur le monitoring de la procédure en cours par le tribunal de la Haye.

L’actualité politique de fin de semaine a été aussi dominée par l’inauguration de l’école primaire de Dixinn, bâtie sur les ruines de l’ancien domicile de M. Cellou Dalein Diallo. Ce dernier ayant été dépossédé des lieux par les autorités de la transition parce qu’il s’agit, selon elles, d’un bien appartenant à l’état.
Ainsi en présence du ministre de l’éducation nationale, Monsieur Guillaume Hawing, l’école a été baptisée du nom de Monsieur Diawadou Barry, compagnon de l’indépendance, ancien ministre, ayant ensuite été mis à mort par le pouvoir révolutionnaire de feu Ahmed Sékou Touré.

Il est difficile de se prononcer sans spéculer sur les raisons ayant motivé les autorités de la transition à baptiser du nom de l’illustre compagnon de l’indépendance une école bâtie sur un terrain dont la propriété fait l’objet d’un litige pendant devant la justice. On se pose également la question de l’opportunité de l’hommage à un homme dont la famille réclame encore justice et vérité sur ce qu’il s’est réellement passé autour de son tragique sort. À notre avis, l’hommage auquel la famille de l’illustre disparu n’a pas été associée aurait dû consister en un procès en réhabilitation pour qu’il soit reconnu innocent à titre posthume des faits qui lui avaient été reprochés et pour lesquels il avait payé atrocement de sa vie.
Apparemment, le CNRD est au prise avec une série de logiciels dont le fonctionnement pose problème. En effet, le décret nommant trois personnalités féminines de la société civile supposées jouer le rôle de facilitateurs au sein du cadre de dialogue décidé par le Colonel Mamadi Doumbouya a été purement et simplement rejeté par les quatre coordinations politiques dites de l’opposition.
Plus d’un an après le coup d’état du 5 septembre 2021, malgré la satisfaction et la sérénité affichées par le CNRD et son gouvernement, la panne sèche du processus de transition est apparente et d’une gravité certaine.

Au moment où nous bouclions ce numéro de la « Chronique », la direction générale de FIM FM, par le biais d’un communiqué, annonçait au grand public, l’annulation de l’émission MIRADOR du lundi 10 octobre 2022 suite à des pressions exercées sur elle par le CNRD. Il faut dire que pour l’occasion, l’invité du jour était Monsieur Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG.

Le propriétaire (Mamadou ‘Antonio’ Souaré) et le Directeur général (Aboubacar Diallo) de FIM FM.

L’info a dès lors été largement reprise en boucle sur les réseaux sociaux, notamment par les militants de l’UFDG qui pointaient là un doigt accusateur sur le CNRD tendant à empêcher un média de donner la parole à leur leader. Curieusement, contre toute attente, le Conseil d’Administration du groupe FIM Média démentit le communiqué de sa direction, avant que le gouvernement par la voix de son porte-parole ne fasse autant, rappelant son attachement à la liberté d’expression.
Toujours est-il que les journalistes de Mirador ont maintenu leur affirmation concernant les tentatives de pressions exercées sur eux et tendant à déforcer la ligne éditoriale « Mirador ».
Nous retiendrons qu’en dépit du désaveu qui leur a été infligé, les journalistes et chroniqueurs de l’émission Mirador semble faire front commun pour rester fidèle à leur ligne éditoriale.
Toutefois, au regard de la défiance de M. Antonio Souaré, propriétaire de FIM Média, à l’endroit de sa direction n’aurait-il pas dû la sanctionner pour faute grave ?
Quant à ladite direction, face à ce qui s’apparente à un lâchage en rase campagne, n’eut il pas été plus courageux de démissionner ? Autant de questions auxquelles seuls les concernés pourront répondre.

 

Par 𝐓𝐢𝐭𝐢 𝐒𝐈𝐃𝐈𝐁𝐄 𝐞𝐭 𝐌𝐨𝐫𝐲 𝐂𝐀𝐌𝐀𝐑𝐀

 

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