Contre La sansure

LA BOUSSOLE ET LES ÉCHOS

0

Il faut reconnaître une qualité à notre époque parce qu’elle ne cesse d’enrichir la science politique. Chaque semaine apporte sa découverte, chaque campagne son innovation et chaque déclaration son petit miracle conceptuel.

La dernière trouvaille mérite assurément une place dans les manuels. Nous apprenons désormais qu’il ne serait pas souhaitable que toute la Guinée regarde dans une direction pendant que Labé regarderait ailleurs. Mieux encore, il faudrait que la région adopte la même trajectoire que le gouvernement, l’Assemblée et les institutions de l’État.

À l’annonce de cette théorie révolutionnaire, le Correspondant au ministère imaginaire de l’Alignement Général des Opinions a immédiatement demandé si une circulaire allait bientôt préciser l’angle exact auquel les citoyens devront orienter leur regard. Trente degrés vers le pouvoir ? Quarante-cinq degrés vers la majorité ? Ou faudra-t-il simplement suivre la direction indiquée par le vent officiel du moment ?

L’idée est séduisante par sa simplicité. Plus besoin de débats, de divergences ou de pluralisme. Une seule direction, une seule trajectoire, une seule boussole. Le Cartographe des nouvelles routes où toutes les directions mènent au pouvoir assure même que les anciennes bifurcations démocratiques seront prochainement reclassées comme des accidents géographiques. Quant aux chemins de traverse empruntés par les esprits indépendants, ils pourraient être déclarés zones à risque pour la cohésion des applaudissements.

Malheureusement, un détail vient compliquer cette brillante architecture intellectuelle. Les habitants de Labé ont de la mémoire. Dans leurs tympans, raisonnent encore les paroles d’hier. Elles circulent toujours dans les marchés, sous les vérandas, dans les taxis, dans les familles, dans les cafés comme celui de la base de Tata et jusque dans les conversations les plus ordinaires. Elles rappellent une époque où l’on expliquait que la démocratie consistait précisément à respecter la liberté de choix, où l’on dénonçait l’uniformisation de la pensée et où regarder ailleurs n’était pas un problème mais un droit.

Le Chercheur indépendant en acoustique politique, spécialiste des échos d’hier dans les tympans de Labé, confirme d’ailleurs que certaines déclarations possèdent une remarquable capacité de résonance. Surtout lorsqu’elles ont été prononcées avec beaucoup de conviction avant d’être remplacées par leur exact contraire. C’est là toute la cruauté de la mémoire collective : elle archive ce que les discours voudraient parfois oublier.

Le Spécialiste des discours d’hier relus à la lumière des fauteuils d’aujourd’hui poursuit actuellement une étude passionnante sur ce phénomène. Ses premiers résultats indiquent que certaines convictions changent de couleur avec une rapidité inversement proportionnelle à la stabilité des fonctions occupées.

Le Veilleur des carrefours où les convictions changent mystérieusement de sens signale même une activité inhabituelle ces dernières années. Plusieurs idées autrefois engagées dans le sens de la contestation auraient brusquement effectué un spectaculaire demi-tour pour rejoindre la circulation gouvernementale. Les experts parlent déjà d’un phénomène migratoire rare.

Mais au fond, pourquoi une région devrait-elle nécessairement suivre la trajectoire du pouvoir ? Depuis quand la démocratie exige-t-elle la synchronisation des consciences ? Une région n’est pas une annexe administrative, une ville n’est pas un service déconcentré du gouvernement, un électeur n’est pas un fonctionnaire de sa propre opinion et un peuple, non plus, n’est pas un cortège chargé d’accompagner les déplacements politiques du moment.

L’Inspecteur bénévole des trajectoires obligatoires et des consciences indépendantes rappelle d’ailleurs qu’aucune disposition constitutionnelle connue n’impose aux citoyens de partager la même orientation politique que les gouvernants. La liberté de conscience demeure, à ce jour, l’une des rares institutions qui n’a pas encore été placée sous tutelle administrative. Si regarder ailleurs est devenu un problème, que faut-il penser de ceux qui ont passé une partie de leur parcours politique à encourager les Guinéens à regarder ailleurs que là où regardait le pouvoir d’alors ?

Le Correspondant permanent de la République du Demi-Tour Argumentatif observe que cette interrogation provoque souvent une certaine nervosité chez les amateurs de géométrie variable. Les archives, malheureusement, sont de redoutables contradicteurs. Elles parlent peu mais elles oublient encore moins que les électeurs.

Le plus fascinant dans tout ça demeure cependant cette confusion persistante entre l’État et la campagne. On mobilise les symboles de l’autorité publique, on voyage sous le prestige de la fonction, on bénéficie de la logistique offerte par la République, puis l’on explique aux citoyens quelle direction politique ils devraient emprunter.

Le Décodeur des campagnes qui voyagent sous escorte administrative affirme suivre ce phénomène depuis plusieurs années. Selon ses observations, certaines missions officielles développent une étrange capacité à produire des effets électoraux sans jamais perdre leur apparence institutionnelle. Un véritable prodige administratif qui mériterait peut-être une reconnaissance scientifique internationale.

Mais Labé demeure Labé. La cité n’a jamais bâti sa réputation sur la docilité politique. Elle a toujours préféré le débat aux consignes, les convictions aux injonctions et le jugement des électeurs aux calculs des stratèges. Ici, le Défenseur obstiné du droit de regarder ailleurs rappelle respectueusement que la grandeur d’une démocratie ne réside pas dans sa capacité à aligner les regards mais dans sa faculté à accepter leur diversité.

Le véritable problème n’est pas qu’une région regarde ailleurs. Il serait plutôt qu’un jour elle cesse d’être libre de le faire. Et c’est précisément pourquoi les échos d’hier continuent de résonner dans les tympans des Labékas. Ils leur rappellent qu’aucun pouvoir n’est éternel, qu’aucune trajectoire n’est obligatoire et qu’aucune boussole officielle ne remplacera jamais le jugement souverain des citoyens.

L’Observateur des changements de direction assistés conclut d’ailleurs son dernier rapport avec cette recommandation pleine de sagesse que lorsque les boussoles politiques changent régulièrement de cap, il est préférable de conserver la sienne.

Alpha Issagha Diallo

Archiviste des paroles anciennes qui refusent de quitter les tympans des Labékas

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

× Comment puis-je vous aider ?