LA RÉPUBLIQUE DES PARADOXES : Promesses retrouvées et principes en fuite
Il existe en Guinée une richesse plus rare que l’or de Siguiri, plus insaisissable que les milliards enfouis sous Simandou, plus mystérieuse que toutes nos ressources réunies. Cette richesse s’appelle la mémoire officielle.
C’est une faculté extraordinaire qui ne souffre d’aucune pathologie connue mais sélectionne, avec un professionnalisme si accompli qu’on hésite presque à parler d’oubli, tant le mot semblerait grossier pour désigner ce qui relève manifestement d’une opération chirurgicale de haute précision. Elle conserve ce qui embellit. Elle laisse discrètement s’évaporer ce qui pourrait demander des comptes. C’est ce qu’on appelle, en termes savants, la gouvernance sélective du souvenir.
Lorsque Mamadi Doumbouya a rappelé qu’au premier jour de la transition il avait « fait une promesse au peuple », j’ai été sincèrement ému. Non que la promesse me fût inconnue, mais parce que l’entendre réapparaître ainsi, seule, rescapée naufragée sur le radeau du discours officiel, m’a rappelé les plus grandes heures du roman : la promesse unique, héroïque, survivant à toutes les autres comme une Antigone des engagements publics.
Car enfin, pourquoi s’arrêter à une seule ? Les premières heures de la transition étaient d’une fertilité remarquable. On promettait une République, des institutions, un agenda, des délais. Qu’est-il advenu de ce patrimoine ? En politique, les promesses ressemblent aux photos de classe. Avec le temps, certains visages disparaissent mystérieusement du cadre. L’album est là, intact. Mais les photos ont voyagé.
L’annonce de la transformation locale de l’or mérite, qu’on le dise sans ironie, d’être saluée. Sur ce point, l’ambition est légitime. Elle est même tardive, mais mieux qu’absente. Seulement voilà, une idée m’obsède, aussi persistante que la poussière de latérite en saison sèche. Nous allons raffiner notre or. C’est vraiment magnifique, mais qui raffinera désormais notre parole publique ?
Un État ne se mesure pas à la seule valeur de ses minerais. Une promesse publique n’est pas un minerai brut qu’on fond, remodèle et réexporte sous une nouvelle étiquette selon les exigences du marché politique intérieur. C’est un contrat moral passé avec une nation entière. Or nous sommes devenus champions d’une industrie non répertoriée à la bourse des matières premières. Le recyclage des souvenirs.
Les engagements qui servent le récit officiel sont polis, exposés en vitrine, célébrés avec faste. Les autres sont rangés dans un entrepôt dont nul ne possède l’adresse, et dont les gardiens répondent, avec un sourire charmant, qu’ils ne sont pas habilités à commenter les stocks. Cette innovation mérite un brevet. Nous ne transformons plus seulement l’or. Nous transformons la mémoire.
Puis vient la justice, cette merveille aux rythmes si singuliers. Lorsqu’elle décide d’aller vite, elle court avec l’énergie du sprinteur qui a aperçu les caméras. Convocations, procédures, communiqués, conférences de presse. La République donne alors le sentiment flatteur d’être une mécanique parfaitement huilée. Devant d’autres affaires, qui nourrissent pourtant avec persistance le débat public, le temps change soudain de nature physique. Les horloges ralentissent et les explications se font rares.
Ce n’est pas la rapidité ou la lenteur en elles-mêmes qui frappent. C’est l’impression que toutes les affaires ne bénéficient pas des mêmes lois de la physique judiciaire. La confiance dans la justice naît du sentiment que les mêmes principes gouvernent tous les dossiers, qu’ils concernent les puissants ou les démunis, les amis du pouvoir ou ses détracteurs. Lorsque ce sentiment vacille, ce n’est pas seulement la justice qui chancelle, c’est la République entière qui demande à être rassurée.
Même perplexité face aux discours qui divisent les Guinéens selon leurs origines et leurs patronymes. Une République digne de ce nom ne choisit pas les catégories de citoyens qu’elle consent à protéger. La loi tire sa grandeur de son universalité froide et aveugle. Elle ne reconnaît pas les visages, elle reconnaît les droits.
Lorsqu’une fraction de la population doute que cette égalité lui soit garantie, ce n’est pas seulement cette fraction qui se trouve fragilisée. C’est l’idée même de nation commune qui demande à être reconstruite. Et les discours sur l’unité nationale, si sincèrement prononcés soient-ils, sonnent creux là où des actes concrets auraient suffi.
Et que dire de la lutte contre la corruption, aspiration universelle, boussole morale de tous les discours inauguraux depuis l’invention de la démocratie africaine ? Qui pourrait s’y opposer ? Personne. Mais la morale publique ressemble à une balance que les citoyens observent avec une attention bien plus aiguisée qu’on ne l’imagine depuis les hauteurs du pouvoir. Ils ne demandent pas qu’elle soit spectaculaire, mais qu’elle pèse avec la même rigueur pour tous.
La sélectivité de la vertu n’est pas de la vertu. C’est de la stratégie. Et le peuple, qui a l’habitude d’être gouverné, a aussi développé l’habitude de faire la différence. Il écoute les discours mais il regarde les actes. Il compare les promesses d’hier aux réalités d’aujourd’hui, rapproche les principes proclamés des pratiques observées, fait mentalement l’inventaire de ce qui était annoncé et de ce qui est arrivé, non par malveillance, mais parce que c’est précisément ce que font les citoyens d’une République lorsqu’ils prennent leur rôle au sérieux.
C’est là que naît le paradoxe le plus élégamment absurde de notre situation nationale. On demande au peuple de croire à la permanence de la parole officielle, tout en espérant qu’il oublie la permanence des engagements qui l’ont précédée. Comme si les citoyens avaient perdu le droit de relire les premiers chapitres d’une histoire dont on leur récite aujourd’hui uniquement les dernières pages, et encore, seulement les passages annotés par la main bienveillante de la communication institutionnelle.
Pourtant, un peuple possède une mémoire bien plus résistante qu’on ne le croit depuis les bureaux climatisés où se rédigent les discours. Il se souvient des promesses économiques, institutionnelles, démocratiques. Des délais annoncés et des délais écoulés. Des principes qui enveloppaient les promesses comme un écrin moral destiné à leur donner du crédit. Et il attend, non avec impatience, car il a appris la patience au fil de décennies d’apprentissage forcé, mais avec cette attention tranquille et têtue qui est la forme la plus redoutable de la mémoire populaire.
On peut construire des raffineries, frapper des lingots du sceau glorieux de la souveraineté nationale. Mais aucune usine au monde n’a encore réussi à transformer une promesse oubliée en promesse tenue. Aucune technologie n’a trouvé le moyen de raffiner la cohérence. Aucune fonderie n’est capable de purifier l’écart qui sépare les principes proclamés des actes accomplis.
Le véritable trésor d’une nation ne sommeille pas uniquement sous son sol. Il réside dans la confiance que ses citoyens accordent à la parole publique, cette richesse qui ne s’extrait pas à la pelleteuse, ne se décrète pas par ordonnance, ne s’achète pas avec les dividendes de la bauxite. Elle se construit, s’entretient, s’honore et surtout… elle se tient.
Alpha Issagha Diallo
Expert agréé en fouilles archéologiques des engagements publics
Docteur honoris causa de la mémoire sélective comparée
Membre non sollicité de l’Académie des Promesses Volatiles de l’Afrique de l’Ouest
