LES BOURGI : UNE AFFAIRE DE FAMILLE
Pour bien comprendre Robert Bourgi, il faut commencer par son père, Mahmoud Bourgi. Originaire du Liban et installé au Sénégal, Mahmoud Bourgi fut un commerçant prospère, un homme de réseaux avant même que le mot ne devienne à la mode. Dans le Dakar des indépendances naissantes, il avait compris que les marchandises circulent, mais les relations humaines voyagent encore plus loin.
Son cercle de fréquentations dépassait largement le monde des affaires. Parmi ses relations figurait notamment Jacques Foccart, le célèbre architecte des relations franco-africaines sous le Général Charles de Gaulle.
Mahmoud Bourgi transmit à ses enfants un héritage précieux. Certains héritent de terres, d’autres des usines ou des bâtisses. Les Bourgi, eux, héritèrent surtout d’un carnet d’adresses.
D’un côté, Albert Bourgi choisit la voie des bibliothèques, des amphithéâtres et de la réflexion intellectuelle. Professeur respecté, spécialiste des institutions africaines, il consacra sa vie à étudier le pouvoir. Son nom restera longtemps associé au Pr Alpha Condé, dont il fut l’un des compagnons intellectuels durant les longues années d’opposition. Albert croyait visiblement que les idées pouvaient changer le cours des choses.
Son frère Robert fit un choix différent. Là où Albert étudiait les rapports de force, Robert préféra directement fréquenter ceux qui les exerçaient. Disciple revendiqué de Jacques Foccart, Robert Bourgi allait se spécialiser dans une discipline particulièrement exigeante, celle d’être toujours du bon côté de la porte lorsque celle-ci s’ouvre sur le bureau du pouvoir.
Au fil des décennies, il développa cette qualité rare que beaucoup lui reconnaissent, une extraordinaire capacité d’adaptation.
Les présidents passent, les régimes tombent, les opposants deviennent chefs d’État, les chefs d’État deviennent opposants, les constitutions changent, les discours et les slogans aussi, Robert Bourgi semble toujours réussir ce petit miracle que même certains caméléons lui envieraient : comprendre avant les autres où souffle le vent. Il faut reconnaître que ce n’est pas donné à tout le monde.
Les historiens étudient les révolutions, les politologues analysent les institutions, d’autres, plus modestement, se contentent d’être des chroniqueurs des palais, des couloirs et de leurs visiteurs réguliers. À ce titre, Robert Bourgi constitue un sujet d’étude particulièrement riche.
Certains passent leur vie à défendre des convictions, d’autres à défendre des institutions, Robert Bourgi semble avoir choisi une voie plus prudente, celle de défendre sa proximité avec ceux qui détiennent le pouvoir, quel qu’en soit le propriétaire du moment. Et c’est peut-être là son plus grand talent.
Dans une Afrique politique où tant de carrières ont été brisées par les changements de régime, lui a réussi l’exploit de traverser les époques avec une remarquable stabilité. Les palais présidentiels changent d’occupants; Robert Bourgi, lui, semble toujours connaître le chemin de l’entrée. On ne peut d’ailleurs qu’être admiratif devant certaines carrières qui survivent à tous les régimes. Un tel sens de l’équilibre mérite sans doute de figurer dans les manuels spécialisés.
Dès lors, voir aujourd’hui Robert Bourgi entrer et sortir du palais Mohammed V de Conakry, multiplier les interventions médiatiques et couvrir d’éloges Mamadi Doumbouya ne devrait surprendre personne. Ce serait même méconnaître le personnage que d’y voir un évènement exceptionnel.
Robert Bourgi n’est pas un homme d’un régime particulier. Il est, depuis des décennies, un homme des rapports de force, des réseaux et des centres de décision. Son histoire politique ne se lit pas à travers la fidélité à une couleur ou à une génération de dirigeants, mais à travers une remarquable proximité avec ceux qui occupent le pouvoir à un moment donné de l’histoire. D’une certaine manière, sa présence auprès des puissants du jour est aussi prévisible que le retour des saisons. Hier auprès des uns, aujourd’hui auprès des autres, demain peut-être auprès d’autres encore.
Ceux qui y voient une contradiction ignorent peut-être qu’il existe une forme de fidélité supérieure. Non pas aux hommes ou aux idées, mais au pouvoir lui-même. Les observateurs les plus attentifs demeurent ainsi les témoins émerveillés de certaines fidélités… au pouvoir.
Ceux qui connaissent l’histoire de la famille Bourgi, de Mahmoud Bourgi à Jacques Foccart, puis de Jacques Foccart à Robert Bourgi, n’y verront ni rupture ni surprise. Ils y verront simplement la continuité d’un savoir-faire ancien. Celui de savoir reconnaître où se trouve le centre de gravité du pouvoir et s’y rendre avec une ponctualité presque professionnelle. À vrai dire, cette aptitude pourrait constituer à elle seule un champ de recherche. Peu d’hommes ont autant contribué à la géographie pratique des centres de gravité du pouvoir sur le continent africain.
Après tout, certains hommes font carrière dans l’administration, d’autres dans les affaires, d’autres encore dans l’enseignement. Robert Bourgi, lui, a bâti la sienne dans la fréquentation des palais. Il serait donc injuste de lui reprocher aujourd’hui d’exceller dans ce qui constitue depuis toujours sa spécialité.
Au fond, les deux frères Bourgi illustrent deux façons d’exercer une influence. Albert a cherché à comprendre l’histoire et Robert a préféré ne jamais trop s’éloigner de ceux qui l’écrivent. Et quelque part derrière eux demeure l’ombre de Mahmoud Bourgi, le patriarche, qui aurait sans doute apprécié de voir que son plus précieux héritage n’était ni un commerce ni une fortune, mais une certaine science des relations humaines.
Une science qui, dans certaines circonstances, peut se révéler beaucoup plus rentable que toutes les autres.
Alpha Issagha Diallo
Étudiant appliqué en caméléonologie politique comparée.
