Contre La sansure

Les temples du silence : l’illusion parlementaire dans les régimes autoritaires africains

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Dans l’architecture théorique de l’État moderne, le Parlement incarne le sanctuaire de la souveraineté populaire et le rempart ultime contre l’arbitraire. Pourtant, transposé dans le théâtre des régimes autoritaires en Afrique et, de manière singulièrement exacerbée au sein de l’espace francophone du continent, cet hémicycle se métamorphose en une gigantesque scène de mimétisme politique.

Loin d’être un contre-pouvoir, l’assemblée y devient le laboratoire où l’absolutisme se pare des habits de la légalité et du formalisme juridique pour mieux s’éterniser. Cette réflexion profonde sur la déliquescence de nos institutions républicaines s’est nourrie du tout dernier échange que j’ai eu avec Diallo Souleymane, fondateur historique du journal Le Lynx, figure de proue du journalisme indépendant et de la satire politique en Guinée, décédé le 1er juin dernier, je lui dédie donc cette analyse en hommage à son combat inlassable pour la vérité et la liberté d’expression.

Cette grille de lecture de l’illusion démocratique prend aujourd’hui tout son sens à l’aune des scrutins cruciaux qui viennent de se dérouler en Guinée, au Gabon, au Cameroun et au Togo. Face à des exécutifs hypertrophiés, qu’ils soient portés par des successions militaires ou des régimes civils d’une longévité exceptionnelle, l’appareil législatif subit une castration fonctionnelle systématique. Le débat pluraliste y est étouffé au profit d’une discipline de fer ou d’une cooptation stérile, confirmant que le vote, dans cet espace géopolitique, ne traduit plus une volonté souveraine, mais valide une soumission institutionnelle.

Le premier rôle dévolu à ces parlements de façade est celui de chambre d’enregistrement des désidératas présidentiels ou des juntes. L’initiative des lois y est confisquée par le sommet de l’État, réduisant les députés ou les conseillers nationaux de transition à un rôle de greffiers dociles. Les textes cruciaux, qu’il s’agisse de budgets nationaux opaques ou de ratifications de contrats d’extraction de ressources stratégiques, traversent l’hémicycle à la vitesse du consensus forcé, sans amendement réel ni examen critique.

Au-delà de la simple validation des lois courantes, ces assemblées servent de leviers indispensables aux coups d’État constitutionnels ou institutionnels. Qu’il s’agisse de légitimer a posteriori le passage d’un régime militaire à un pouvoir civil par les urnes comme en Guinée, de réécrire les règles du jeu à l’avantage exclusif d’un nouveau parti hégémonique comme au Gabon, ou de proroger indéfiniment les mandats des députés pour geler le calendrier comme au Cameroun, le Parlement se fait le complice actif de l’asphyxie démocratique. Le cas extrême du Togo, où les réformes constitutionnelles ont carrément supprimé l’élection présidentielle directe pour confier le pouvoir à une assemblée totalement acquise au régime, illustre cette dérive de l’autoritarisme parlementaire.

Cette mécanique d’oppression bénéficie en outre de la duplicité systémique de la communauté internationale et des organisations supranationales. Qu’il s’agisse des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), de la CEDEAO, de l’Union africaine, de l’Union européenne ou de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), toutes font preuve d’une géométrie variable révoltante. Elles condamnent avec virulence les ruptures de ban d’un côté, tout en validant discrètement des simulacres électoraux ou des coups d’État constitutionnels de l’autre, dès lors que leurs intérêts géostratégiques, miniers ou macroéconomiques sont préservés.

En finançant des parlements vides sous couvert d’assistance technique ou en dépêchant des missions d’observation électorale dont les rapports feignent de ne pas voir la triche, ces organisations multilatérales se muent en assureurs géopolitiques du statu quo, troquant le droit des peuples contre la stabilité apparente des dictatures.

Sur le plan de la politique intérieure, le Parlement fonctionne comme une véritable bourse de commerce où se négocie la paix des élites. Pour le pouvoir central, distribuer des sièges législatifs permet d’acheter le silence des opposants fatigués, de récompenser les courtisans et de satisfaire des équilibres ethniques ou régionaux de façade. Le mandat de député perd ainsi sa sacralité républicaine pour devenir une rente matérielle, assortie d’immunités protectrices et de privilèges financiers.

Cette domestication outrancière de l’institution crée un fossé abyssal et dangereux entre la population et ses représentants autoproclamés. Pour le citoyen moyen, confronté à la précarité économique et aux abus administratifs, le Parlement apparaît comme une structure budgétivore et profondément inutile. Cette déconnexion totale nourrit un cynisme populaire légitime, où l’annonce d’une nouvelle législature ou d’un énième scrutin national suscite au mieux l’indifférence, au pire le mépris.

Pourtant, l’autoritarisme contemporain ne peut pas simplement dissoudre le pouvoir législatif, il en a un besoin vital pour sa vitrine internationale. Face aux partenaires bilatéraux, la présence d’une assemblée permet de simuler le respect des standards formels de l’État de droit. C’est une institution d’exportation, un décor de théâtre conçu pour débloquer des aides et des crédits en faisant mine de respecter la séparation des pouvoirs.

Enfin, dans les configurations de transition ou de refondation politique, l’organe législatif pousse le paradoxe à son paroxysme. Souvent nommés par décrets ou issus de scrutins verrouillés à l’exclusion des forces vives de la nation, ces organes reçoivent la mission paradoxale de rédiger les règles du futur ordre constitutionnel. Sous influence directe de la présidence ou des appareils sécuritaires, ils valident le calendrier, le découpage électoral et les orientations du pouvoir, prolongeant l’illusion d’un consensus national.

En somme, le Parlement en régime autoritaire africain, et particulièrement francophone, n’est pas dysfonctionnel, il fonctionne exactement de la manière dont le pouvoir l’a programmé. Il est le miroir inversé de la démocratie, une coquille vide où le formalisme légal sert de bouclier à l’arbitraire. En transformant le temple de la parole en un sanctuaire du silence et de la délibération confisquée, les exemples récents démontrent que ces régimes ont réussi le tour de force de constitutionnaliser les régimes autoritaires.

L’histoire contemporaine démontre cependant que cette légitimité de façade reste d’une fragilité extrême. Lorsque la rue gronde ou que les crises socio-économiques s’approfondissent, les murs de ces hémicycles de velours s’effondrent les premiers, balayés par la réalité d’un peuple qui ne s’y reconnaît plus. Tant que le Parlement africain ne tirera pas sa force du suffrage libre et sa mission du contrôle sans concession de l’exécutif, il demeurera un simple apparat, prouvant que l’on peut voter des lois sans jamais rendre justice à la nation. C’est ce regard lucide, incisif et sans concession que Diallo Souleymane portait sur nos trajectoires politiques, et que nous avons le devoir de perpétuer.

Aliou BARRY

Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques de Guinée (CAES), Chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE)

Source: https://www.visionguinee.info/

 

 

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