Contre La sansure

QUAND LA RÉPUBLIQUE S’AGENOUILLE DEVANT LE POUVOIR, L’HISTOIRE FINIT TOUJOURS PAR SE VENGER

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Lorsqu’un ministre de la République en arrive à appeler publiquement de ses vœux la longévité exceptionnelle d’un régime militaire, au point d’évoquer plusieurs décennies de pouvoir pour un chef de junte, il ne s’agit plus d’une simple déclaration politique. C’est le symptôme d’une dérive profonde : celle d’un État où certains responsables semblent avoir oublié qu’ils servent une nation et non un homme.

En établissant un parallèle complaisant entre Mamadi Doumbouya et les 26 années de pouvoir d’Ahmed Sékou Touré, Ibrahima Kalil Condé ne s’est pas contenté d’une maladresse verbale. Il a ouvert une brèche inquiétante dans laquelle se confondent ambition personnelle, nostalgie du pouvoir absolu et mépris des leçons douloureuses de l’histoire guinéenne.

Un ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation devrait être le garant de l’équilibre républicain, de la neutralité de l’État et du respect des libertés fondamentales. Or, par cette sortie, il donne l’image d’un responsable davantage préoccupé par la consolidation d’un pouvoir que par la défense des principes qui fondent une République.

La transition promise comme une étape vers le retour à l’ordre constitutionnel ne peut devenir une passerelle vers une confiscation durable du pouvoir. Pourtant, les actes posés ces dernières années; restrictions de l’espace politique, pressions sur les partis, affaiblissement du débat public et mise à l’écart des voix critiques; nourrissent les inquiétudes de ceux qui craignent une installation progressive d’un système fermé.

Souhaiter qu’un régime issu d’une prise de pouvoir militaire s’inscrive dans la durée pendant un quart de siècle n’est pas un projet de société. C’est une vision où la stabilité est confondue avec l’immobilisme, où l’autorité remplace le consentement populaire et où la loyauté envers un chef devient supérieure à la fidélité aux institutions.

L’histoire des nations est pourtant sans ambiguïté : lorsqu’un homme concentre durablement tous les leviers du pouvoir, les contre-pouvoirs finissent par disparaître. Les institutions perdent leur indépendance, l’administration devient un instrument politique et les citoyens cessent d’être des acteurs de la démocratie pour devenir des spectateurs soumis aux décisions venues d’en haut.

Faire référence à la longévité du régime d’Ahmed Sékou Touré comme une trajectoire souhaitable pour la Guinée actuelle est particulièrement grave au regard des pages sombres laissées par cette période. Le souvenir du camp Boiro, des persécutions politiques et de la répression des libertés appartient à la mémoire collective du pays. On ne construit pas l’avenir d’une nation en idéalisant les souffrances de son passé.

La Guinée n’a pas besoin d’un nouveau culte de la personnalité. Elle n’a pas besoin de cadres qui rivalisent de flatteries pour prouver leur fidélité à un homme. Elle a besoin d’institutions fortes, d’une justice indépendante, d’une presse libre et d’un État où chaque citoyen peut exercer ses droits sans craindre la puissance publique.

Un pouvoir qui réfléchit déjà à sa durée avant même d’avoir consolidé la démocratie révèle une priorité dangereuse : non pas transformer le pays, mais se maintenir lui-même. Or, aucune nation ne prospère lorsque la survie d’un régime devient plus importante que l’avenir du peuple.

La légitimité ne se décrète pas dans les discours officiels, encore moins dans les prières politiques adressées aux dirigeants. Elle se construit dans le respect de la parole donnée, dans la protection des libertés et dans la confiance que le peuple accorde librement à ses dirigeants.

Si certains choisissent de s’agenouiller devant les puissants du moment, la Guinée, elle, a toujours fini par se relever. Les courtisans peuvent prolonger l’illusion d’un pouvoir éternel, mais ils ne peuvent jamais arrêter le jugement de l’histoire.

Abdoul Karim Diallo

« Aucun pouvoir bâti sur la peur, la flatterie et la confiscation des libertés ne résiste éternellement au réveil d’un peuple conscient de sa dignité.« 

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