Coyah s’effondre, la République disparaît
Manéah, Coyah. Quinze morts déjà recensés, des familles effacées de la carte, des maisons de trois étages englouties par la boue, un jeune vigile orphelin de six des siens. Le sol argileux, saturé par des semaines de pluie, s’est transformé en piège liquide. Mais ne nous trompons pas : ce drame n’est pas une fatalité naturelle. C’est l’aboutissement prévisible d’une série de fautes humaines, de négligences techniques et de choix politiques criminels.
La science ignorée, le prix payé en vies humaines
Le mécanisme est connu : les sols argileux absorbent l’eau, gonflent, perdent leur cohésion et finissent par glisser. Tout ingénieur en structure ou géotechnicien le sait depuis des décennies. Ce que nous avons devant les yeux n’est pas un phénomène inexpliqué, mais la conséquence directe de l’absence d’études géotechniques, de l’absence de murs de soutènement, de drainage, de végétalisation et de stabilisation des pentes. En un mot, la prévention n’a jamais existé.
Des travaux partiels, des aménagements criminels
Un fait rapporté par les habitants glace le sang : une société avait engagé des travaux de stabilisation, mais une portion de la colline est restée à l’abandon. Devinez laquelle s’est effondrée ? Voilà la signature parfaite d’un État absent, où les chantiers publics s’arrêtent net dès que les caisses sont vides ou que les enveloppes disparaissent.
La logique est implacable : quand on aménage par tronçons incomplets, sans vision d’ensemble, on fabrique des pièges mortels pour les habitants. La responsabilité est entière : incompétence ou corruption, peu importe, le résultat est identique : la mort. C’est l’art de poser un pansement sur une gangrène.
Les maisons bâties sur des cimetières annoncés
Dix-sept maisons détruites, des familles entières ensevelies, des locataires inconnus piégés dans des étages effondrés : voici le visage concret de l’urbanisation anarchique. Aucun permis sérieux, aucune étude préalable, aucune barrière de sécurité. Les habitants, abandonnés à leur sort, ont dormi sur des sols instables, pendant que l’État fermait les yeux.
Le Devoir d’ingénierie bafoué
Avant que la montagne ne cède, un ensemble de mesures techniques simples et efficaces aurait pu sauver des vies :
• Interdiction stricte de toute construction sur sols argileux saturables,
• Études de sol systématiques avant délivrance de permis,
• Stabilisation des pentes via murs de soutènement et drainage,
• Végétalisation et reboisement pour consolider la structure du terrain,
• Cartographie et suivi permanent des zones à risque, avec plans d’évacuation préventifs.
Rien de tout cela n’a été entrepris. L’État, dans son rôle d’ingénieur suprême du territoire, a trahi son devoir fondamental : protéger la vie des citoyens par la prévoyance et l’action technique.
L’État pompier et ses prières
La gouverneure de Conakry, entourée de militaires, arrive après le désastre pour constater, pleurer et « prier pour davantage de survivants que de morts ». Mais ce n’est pas Dieu qui a validé ces constructions, qui a laissé les pentes sans soutien ni drainage, qui a détourné les budgets pour financer un référendum constitutionnel. C’est la main des hommes, c’est la République qui s’est dérobée.
Le cri des survivants
Ibrahima Sory Camara, jeune vigile, a perdu ses deux parents et ses quatre frères et sœurs. Sa maison, ses proches, sa vie entière ont été emportés en une nuit. Son appel désespéré — « Je suis devenu orphelin, je n’ai nulle part où rester » — est un acte d’accusation contre un État absent et un gouvernement qui sacrifie la vie des citoyens sur l’autel de ses ambitions politiques.
Quand la priorité est ailleurs
Le drame se déroule alors que l’agenda électoral et constitutionnel absorbe toute l’attention et les ressources de l’État. Des milliards dépensés pour les urnes, mais pas un centime pour sécuriser les collines, interdire les constructions sur sols saturables, ou cartographier les zones à risque. Chaque saison des pluies devient un testament funèbre de l’irresponsabilité de ceux qui gouvernent.
Conclusion : la République effondrée
À Manéah, la montagne a glissé ; à Coyah, c’est la République qui s’effondre. Urbanisation anarchique, négligence technique, complaisance administrative et obsession électorale : voilà l’équation meurtrière qui a coûté la vie à quinze personnes et brisé des centaines d’autres.
Le sol a parlé, les victimes ont crié, et le pouvoir reste sourd. Tant que les vies humaines resteront subordonnées aux ambitions politiques, chaque saison des pluies sera une saison de deuil, chaque éboulement un monument à l’indifférence de l’État.
Aboubacar Fofana, à la mémoire des victimes.
Image de la UNE: https://www.visionguinee.info/le-prefet-de-coyah-sur-les-lieux-du-drame-a-maneah-tout-le-monde-est-en-deuil/
