Mamadou Sangaré: «J’ai un maillot de Marc-Vivien Foé à la maison»
Le jour où le Camerounais Marc-Vivien Foé s’effondre à Lyon, un gamin de Bamako souffle pile sa première bougie. Vingt-deux ans plus tard, ce même enfant, Mamadou Sangaré, est sacré Prix Marc-Vivien Foé 2026, premier Malien de l’histoire à recevoir la distinction. Fan déclaré de Seydou Keïta, numéro 8 dans un Bollaert conquis, le joueur du RC Lens a tout pour s’inscrire dans la lignée des grands milieux maliens.
À Yeelen Académie, à Bamako, là où s’assemblent les rêves de professionnalisme, a grandi un gamin dont la discipline impressionnait autant que le toucher de balle. Très loin de Lens, loin de la Ligue 1, Mamadou Sangaré a d’abord appris à bien faire ses devoirs avant de se mettre à dicter le jeu. Dans cette école de foot au cœur de la capitale malienne, on se souvient ainsi de l’élève avant le joueur. « Il était toujours le premier de sa classe », rappelle Mohamed Lamine Fofana, dit Lams, qui a dirigé la formation à Yeelen Olympique pendant onze ans.
Sur les bancs de l’école comme sur la pelouse, Sangaré est un bosseur. Le matin, quand Bamako dort encore, lui est déjà debout. Cinq heures du matin. Trois heures avant le début des cours, il se lève pour s’entraîner seul. « Il en voulait plus que les autres ».
Dans la cour de Yeelen, on le surnomme très tôt « gaucher ». Le ballon collé au pied, il règne en numéro 10, guidant le jeu avec cette nonchalance typique des meneurs qui voient avant les autres. Élégant, créatif, mais réticent à se salir le short. « « C’était un 10, un vrai, mais il n’aimait pas courir pour récupérer le ballon en phase défensive », sourit aujourd’hui Lams.
Adoubé par Frédéric Kanouté
Mais le talent énorme est là et l’euphorie ne vient pas seulement du quartier. À Yeelen, un jour, un regard plus aguerri se pose sur lui. Frédéric Kanouté, ancien buteur des Aigles du Mali, de Lyon et de Séville, un des actionnaires de Yeelen, ne met pas longtemps à trancher. « Lui, il a le potentiel pour devenir un joueur professionnel », dit-il lors d’une confession rapportée aujourd’hui par Benoit Sery Diarra, secrétaire général de l’Académie.
Le gamin ne tarde pas à lui donner raison en devenant à dix-sept ans l’un des meilleurs joueurs du championnat d’élite du Mali. Dès lors, les pelouses maliennes s’avèrent trop petites pour « gaucher », bientôt en route pour l’Europe.
La découverte du « vieux continent » commence par un choc thermique, linguistique, et tactique. Loin des chaleurs de Bamako, c’est l’Autriche qui lui ouvre la porte, à Salzbourg d’abord, puis au Rapid Vienne. « Cela n’a pas été facile quand j’ai signé mon premier contrat à Salzbourg, reconnaît Sangaré. Il fallait s’adapter à la langue, à la culture, à la façon de jouer en Europe. Tout cela m’a aidé à prendre de l’expérience, à bien mûrir, à bien progresser. »
« Quand il est parti en Autriche, il s’est confronté à une autre réalité, explique Lams. Déjà, leur équipe avait un vrai jeu de transition, ce qu’il ne connaissait pas, et ensuite, il fallait autant attaquer que défendre. » Le gaucher artiste comprend qu’il va devoir apprendre à courir sans ballon, à accepter de se salir le short.
« Un milieu complet »
Il le fait avec appétit comme à Yeelen. « C’est quelqu’un de très intelligent. Il n’a pas besoin qu’on lui répète les choses dix fois pour comprendre. Il apprend vite et il est toujours concentré. Il est capable de se passer des réseaux sociaux, de couper son WhatsApp pendant des jours et des jours pour rester concentré », témoigne Mohamed Lamine Fofana.
À 18 ans, Sangaré s’adapte progressivement et troque le costume de 10 soyeux pour le 8 capable de récupérer, dribbler, se projeter, répéter les efforts, dicter le tempo.
Quand il débarque à Lens l’été dernier, le peuple Sang et Or ne connaît de lui qu’un CV prometteur et quelques séquences vidéo. Dès ses premiers matches, le courant passe. Forte intensité, volume de jeu, coups de rein pour sortir du pressing, passes décisives, buts : il est vite adoté et devient un pilier au cœur du terrain, formant un duo complémentaire avec le capitaine Thomasson. Trois buts, quatre passes décisives, mais surtout une influence qui dépasse les chiffres.
Amadou Haïdara, coéquipier à Lens comme en sélection malienne, ne s’étonne pas de le voir récompensé du Prix Marc-Vivien Foé. « Je suis content pour lui parce que je trouve qu’il le mérite avec la saison qu’il fait, souffle le milieu. J’espère qu’il va continuer comme ça et garder la forme parce qu’on a besoin de lui. Et à la fin de la saison, il y a une finale à jouer qui sera là pour couronner la saison qu’on fait cette année. »

Lens est deuxième de Ligue 1, derrière le PSG, et qualifié pour la finale de la Coupe de France face à Nice. À Bollaert, on ne parle plus d’adaptation, mais d’ascension. « C’est un milieu complet parce qu’il a beaucoup évolué ces derniers temps, poursuit Haïdara. C’était un numéro 10, il jouait un peu plus offensif. Aujourd’hui, il est relayeur, mais il peut même jouer sentinelle.
Sur le banc lensois, Pierre Sage, son entraîneur, complète le portrait déjà élogieux. « C’est un joueur qui est généreux, mais pas généreux au sens simplement de l’effort, explique-t-il. Il est généreux avec le football. Il donne une approche, un rendu de celui-ci qui est à la hauteur de ce que les gens attendent dans un stade : bien utiliser le ballon, beaucoup courir, marquer des beaux buts, être très solidaire avec ses partenaires. Il correspond à la fois au jeu à la lensoise, mais aussi il met en exergue tout son talent au service du jeu collectif. Donc c’est vraiment, selon moi, ce que j’appelle un joueur d’équipe. »
Héritier de Seydou Keïta
À Lens, Sangaré coche toutes les cases. Et quand il enfile le maillot Sang et Or frappé du numéro 8, les anciens voient le fantôme de Seydou Keita, un des premiers Maliens à avoir marqué de son empreinte le club nordiste. La comparaison est sur toutes les lèvres : mêmes origines, même poste, même pied, même numéro. « Franchement, ça fait plaisir, reconnaît-il. Seydou, tout le monde le connaît : ça a été un grand joueur et un grand homme. Être comparé à lui, c’est quelque chose de vraiment grand et j’espère vraiment suivre ses traces, et pourquoi pas le dépasser. »
Pierre Sage, lui, voit dans cette filiation plus qu’un simple jeu de ressemblances. « Ce qui est intéressant quand il y a des joueurs qui, par le passé, ont mis la barre très haut, c’est que ça donne de l’ambition à celui qui est comparé. Aujourd’hui, c’est vrai qu’il a des prédispositions à faire une très belle carrière. Il a devant lui, dans l’histoire de son pays et dans l’histoire même de ce club, un bel exemple. Donc qu’il s’appuie dessus, c’est une chose, mais qu’il garde aussi sa singularité parce que c’est celle-ci qui lui permettra d’être un joueur différent de Seydou. »
Garder l’héritage et la singularité et écrire la suite de son histoire ; celle d’un gaucher qui, des terrains poussiéreux de Bamako aux soirées de Ligue 1, va désormais fouler les pelouses de la Ligue des champions la saison prochaine. Un destin dont il a certainement rêvé un matin à 5h, lorsque le Mali dormait encore…
Ndiasse Sambe

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